Accueil > Décembre 2011 / N°13

Poulets grillés

Ce que nous a (déjà) appris l’affaire Neyret

C’est une affaire qui a défrayé la chronique et effrayé les flics. Selon les médias, elle a même déclenché «  un séisme dans la police   ». Partie de Lyon fin septembre 2011, avec l’arrestation puis l’incarcération du commissaire Michel Neyret, numéro 2 de la police judiciaire lyonnaise, ses secousses ont atteint Grenoble et le chef de la police judiciaire grenobloise Christophe Gavat et son adjoint Gilles Guillotin, qui ont tous deux été mis en examen et suspendus de leurs fonctions.
En gros, on reproche à Michel Neyret de s’être quelque peu éloigné de la légalité en détournant de la drogue saisie pour payer ses indics, en livrant des informations confidentielles à des trafiquants de drogue, en ayant accepté des cadeaux de la part de voyous [1] – et en s’étant conséquemment enrichi par la même occasion.
Depuis, plein de flics montent au créneau pour défendre la «  présomption d’innocence  » (un comble...) pour leurs amis, tandis que l’enquête se poursuit et devrait traîner à nous donner ses conclusions. Vu que cette enquête sur des flics est menée par... d’autres flics, on peut d’ailleurs se demander si on connaîtra un jour la vérité sur cette affaire.
En attendant, et alors que Michel Neyret joue au ping-pong avec l’ex-«  terroriste  » Carlos à la prison de la Santé (information véridique de Lyonmag, 18/11/2011), Le Postillon vous propose de tirer quelques enseignements de cette affaire [2].

Les flics et les voyous sont en fait amis

C’est à croire que le désamour entre les Français et la police est un mythe. Admirez comme Gilles Bénichou et Stéphane Alzraa, deux figures du «  milieu  » lyonnais ont choyé le commissaire Neyret : ils lui ont offert une montre Cartier à 28 000 euros, des bijoux, des voitures de luxe (dont une Ferrari et une Mercedes Mc Laren), et pas mal de liquide, au point que Neyret n’a pas eu à retirer d’argent pendant deux ans. C’est beau l’amour, non  ? Tellement beau que Neyret accepte de partir avec eux, tous frais payés en voyage au Maroc par deux fois au printemps 2011 – des voyages qualifiés «  d’investissement sur l’avenir   » par Stéphane Alzraa. Il se rend également de bonne grâce dans une luxueuse villa de Cannes, puis en Corse, toujours sans débourser un seul centime. En contrepartie, Neyret a offert quelques preuves d’affection à ses nouveaux amis : il a détourné de la drogue saisie pour les récompenser, sorti des fiches de délinquants du fichier Interpol ou demandé à des juges une certaine clémence pour ses indics.
On voit donc ici que des personnes, censées se combattre, peuvent se retrouver autour d’une même cause : la cupidité et «  l’argent facile  ». À Grenoble aussi, les flics aiment ce qui brille. Le Monde rapporte que Neyret et l’adjoint grenoblois Guillotin «  ont l’un et l’autre la passion des belles voitures, au point qu’une fois, lors d’une conversation téléphonique enregistrée par les enquêteurs, Michel Neyret s’est amusé à faire vrombir le moteur d’une Ferrari qui lui avait été prêtée par un escroc, afin que Gilles Guillotin puisse l’entendre  ».
Les «  braves gens   » croient que la gentille police est là pour les protéger des méchants voyous. Certains «  idéalistes de gauche  » croient que les gentils voyous font ce qu’ils peuvent pour s’en sortir face à la méchante police. En réalité, tous se trompent.Cette affaire nous montre que les voyous et les policiers ont les mêmes buts dans la vie  : avoir une belle voiture, des bijoux, une montre à 28 000 euros et des vacances de luxe sur la Côte d’Azur ou au Maroc. Et tous se foutent bien des «  braves gens  » comme des «  idéalistes de gauche  ».
Ceci fait écho à un entretien avec un braqueur en activité paru dans le magazine Le Tigre daté de décembre 2011 : «  Avec tous les flics auxquels j’ai eu affaire, j’ai toujours eu de très bons rapports. Et d’ailleurs, il faut dire la vérité  : un gros voyou, ça ne peut pas être un gros voyou s’il n’a pas de relations avec la police. Parce que flics et voyous, c’est ensemble  ».

Le téléphone portable, l’ami préféré des flics, peut aussi se retourner contre eux

Il est connu que si le téléphone portable peut être considéré comme un progrès, c’est surtout pour la police. Avec le portable, il n’y a presque plus besoin de se déplacer, de planquer des heures devant des appartements, ni même de fournir un gros travail administratif pour mettre quelques lignes sur écoute. Grâce à cette innovation technologique, les flics peuvent mener leurs investigations tranquillement au chaud, consulter les fadettes (factures téléphoniques), lire les textos ou écouter les conversations de leurs cibles, au prix de quelques rapides demandes à de dociles opérateurs téléphoniques. Ce qu’ils n’avaient pas compris jusqu’à maintenant, c’est que ce gadget peut aussi se retourner contre eux. Si Neyret a été arrêté, c’est grâce à des mois d’écoutes téléphoniques menées par les boeuf-carottes (la police des polices). S’il a pu être inculpé, c’est à cause de tout ce qu’il a balancé par téléphone, croyant naïvement être à l’abri des méthodes que lui même utilisait pour mener ses enquêtes. C’est ballot, hein  ? Ce qui pourra peut-être consoler Neyret, c’est qu’il n’est pas le seul puissant à avoir eu, en cet automne 2011, des ennuis à cause de son 06. Dans l’affaire «  Karachi  », Brice Hortefeux s’est également fait coincer en train d’alerter par téléphone son ami Thierry Gaubert sur le nombre d’éléments que la police avait contre lui, information qu’il n’était pas censé avoir. Dans l’affaire «  DSK-3  », c’est-à-dire celle autour du proxénétisme et de l’hôtel Carlton de Lille, les preuves qui accablent l’ancien héros socialiste sont les textos «  coquins  » qu’il écrivait à ses amis «  libertins  ». Parmi eux, on trouve d’ailleurs un commissaire de police, Jean-Christophe Lagarde, qui est l’ex-adjoint de Michel Neyret à Lyon et qui a lui aussi été mis en examen. Décidément, Neyret n’est pas tout seul.

Ce n’est pas bien de mentir à son chef

Ce sont aussi des écoutes téléphoniques qui ont permis l’inculpation des deux superflics grenoblois, Christophe Gavat et Gilles Guillotin. Par téléphone, ils auraient en effet affirmé à Neyret avoir «  récupéré le produit   », c’est-à-dire mis de côté 25 kilogrammes de cannabis sur une saisie de 90. Pour se défendre lors de leurs auditions, ils ont assuré avoir en fait menti à leur supérieur hiérarchique pour «  ne pas passer pour des trompettes  ». «  ‘’Nous avons fait croire à Neyret [que nous avions récupéré du cannabis] car il nous mettait la pression’’, glisse M. Guillotin aux enquêteurs de l’IGS   ». C’est ballot, hein  ? Pour avoir menti à leur chef qui «  leur mettait la pression   », Christophe Gavat et Gilles Guillotin se sont retrouvés en garde-à-vue pendant 96 heures, mis en examen, puis suspendus de leurs fonctions. Moralité : il faut toujours préférer la désobéissance assumée au mensonge mesquin.

Quand ses sources sont mises en cause, Le Daubé est bien embêté

L’affaire Neyret fut un cas bien difficile à traiter pour Denis Masliah et Vanessa Laime, les deux journalistes spécialistes ès faits divers du Daubé. Comprenez-les  : c’est l’une de leurs principales sources qui a été mise en cause. En temps normal, ils écrivent leurs articles en se basant quasi-exclusivement sur les informations données par la police, judiciaire ou autre. Alors imaginez la difficulté de l’exercice consistant à traiter de l’arrestation des deux responsables de la police judiciaire grenobloise, qu’ils ont eu certainement plusieurs fois au bout du fil. Ainsi, chose incroyable, il a fallu attendre cinq jours pour apprendre les noms des deux policiers mis en cause. D’ordinaire, à chaque arrestation médiatique, pour braquage, escroquerie, meurtre, guerre des gangs, etc., Le Daubé décline aussitôt l’identité des gardés-à-vue. Pour cette fois, il a fallut attendre le 5 octobre pour lire dans Le Daubé les noms de Christophe Gavat et Gilles Guillotin, mis en garde-à-vue le 30 septembre. Entre ces deux dates, Le Daubé a écrit au moins un article par jour sur cette affaire, mais sans jamais nommer «  le chef de la police judiciaire grenobloise et son adjoint   ». S’ils ont fini par lâcher le morceau le 5 octobre, c’est parce que les deux policiers avaient été mis en examen la veille pour «  association de malfaiteurs, détournement de scellés, vol en réunion et trafic de stupéfiants  », ce qui n’est quand même pas rien. Le 7 octobre, Vanessa Laime et Denis Masliah tentent de les disculper par un article intitulé «  Des policiers soumis aux pressions de Michel Neyret ?   » où ils affirment, «  selon les informations du Dauphiné Libéré   » que si Gavat et Guillotin ont fauté, ce n’est qu’à cause de la pression de leur supérieur hiérarchique. Ils essayent de mettre le lecteur à la place de ces deux flics en affirmant qu’ «  en cet été 2011, ‘‘décevoir’’ Michel Neyret, super-flic admiré par tous sur le terrain, mais aussi (et surtout) responsable de haut niveau, c’est craindre de se ‘‘griller’’ avec l’ensemble de la hiérarchie...  ». Jamais on ne les avait entendus prendre la défense de dealers en affirmant que «  décevoir tel chef de bande, admiré par tous sur le terrain, mais aussi (et surtout) responsable de haut niveau, c’est craindre de se ‘‘griller’’ avec tout le quartier  ».

Zone Interdite est une des pires émissions de la télévision

Le 4 septembre, soit à peine un mois avant l’arrestation de Neyret et de sa bande, l’émission de M6 «  Zone Interdite  » fait subir à ses téléspectateurs un reportage d’une heure et demie intitulé «  Braquages et guerre des gangs : de Lyon à Grenoble, enquête sur les nouveaux caïds  ». Clichés, raccourcis, mises en scènes ridicules, musique «  à suspens  » : l’émission réussit une fois de plus à compiler ce qui se fait de pire dans le petit écran. Cerise sur le gâteau : les deux héros du film sont Michel Neyret et Christophe Gavat, flattés et valorisés pendant toute l’émission face aux méchants voyous... Quand on vous dit qu’il ne faut pas regarder la télévision.

Dessins de Larabie.

Notes

[1Précisons que nous utilisons «  voyous  » un peu par défaut : c’est un mot utilisé à tort et à travers et notamment dans certains médias pour désigner des personnes dont le seul tort est d’être jeunes et non-blanches. Nous l’utilisons ici selon la définition n°2 du Robert, c’est-à-dire désignant un «  mauvais sujet, aux moyens d’existence peu recommandables  ».

[2Toutes les informations de ce texte proviennent des multiples articles écrits dans la presse locale et nationale sur l’affaire Neyret.