Accueil > Automne 2018 / N°47

Ou va Emmaüs Grenoble ?

Ces dernières années, on a eu plusieurs échos d’abus de pouvoir et de malversations dans des structures d’insertion de la région grenobloise. La réalité quotidienne y est souvent - mais heureusement, pas toujours - éloignée des idéaux censés l’animer. C’est que les conditions favorisent les comportements arbitraires : les personnes « à réinsérer », maintenues dans une dépendance à des emplois aidés peu gratifiants, sont à la merci des dirigeants et n’ont pas vraiment de moyen de se défendre. Où iraient ces gens paumés, en burn-out, sans papiers, taulards récidivistes si, même là, on les met à la porte ? De nombreux chantiers d’insertion ont ainsi été créés de façon opportuniste, captant les aides de l’état au fur et à mesure que celui-ci sous-traitait au « tiers-secteur » la gestion de la précarité. Et les précaires subissent, généralement en silence.

Les compagnons d’Emmaüs ont une autre histoire. Créés par l’abbé Pierre, défendant des valeurs humaines indéboulonnables, on gardait un faible pour ces lieux de débrouille et d’accueil inconditionnel. Et puis patatras : Emmaüs Grenoble semble être en proie à des dérives autoritaires. Si l’aura de l’Abbé Pierre ne lui suffit plus à garder la tête froide, ce récit saura-t-il rafraîchir les idées du directeur ?

« Je me suis fait menacer et virer. Quand ils ont su que j’avais témoigné à la journaliste du Dauphiné Libéré, j’ai été mis dehors. Cet Emmaüs-là, c’est la misère, une catastrophe, j’ai jamais vu ça dans aucun Emmaüs de France.  » Au bout du fil, c’est Drillon, un sans-papier albanais « depuis treize ans en France, sans jamais avoir un souci  ». Jusqu’à ce printemps, et son arrivée en tant que compagnon dans la communauté d’Emmaüs, à Sassenage.
Où les conditions de travail et de vie l’indignent : « La bouffe, c’était la catastrophe, des fois on mangeait de la nourriture datant de quatre jours avant. L’hygiène aussi : contrairement aux autres communautés, on n’avait pas de produits ménagers, pas de dentifrice, pas de shampoing. Il fallait qu’on les achète nous-mêmes.  » En échange de leur travail, les compagnons accueillis sont nourris, logés, blanchis et sont « payés » 80 euros par semaine. « Mais là-bas, on avait des amendes dès qu’on était un petit peu en retard. Le problème, c’était surtout le responsable, Jean-Pierre Polidori : toute ma famille bosse dans des Emmaüs, et on n’en a jamais vu, des responsables comme ça. Il criait sur les compagnons, moi il me traitait de ’’sale albanais’’. Il connaît pas ce que c’est l’humanité, ce monsieur . » Drillon n’est plus à Grenoble : depuis qu’il a été « viré » d’Emmaüs, et a eu un « avis de comportement pour des faits graves » transmis à tous les autres Emmaüs de France, il dort dans un squat de Saint-Étienne et se dit complètement « abattu » au téléphone. Pour que j’en sache plus, il me donne des numéros de téléphone de plusieurs personnes que je peux rencontrer autour de Grenoble. Elles ont aussi rencontré la journaliste du Daubé, et pourront confirmer « qu’il y a un grave problème à Emmaüs Grenoble, et qu’il faut le dénoncer  ».

Je connaissais pas trop Emmaüs. Un peu en tant que client. Un peu avec le mythe de l’abbé Pierre. Un beau projet : récup, recyclage, vente pas chère, réinsertion de personnes en galère avec les compagnons. Rien à redire : j’ai plutôt envie d’applaudir ce genre d’endroit.
Et voilà qu’on nous parle de tensions internes, d’un responsable trop autoritaire, de personnes virées, d’une mauvaise ambiance. Ça m’attire pas trop comme sujet : des embrouilles, des chefs détestés, il y en a dans plein de structures, d’associations, de collectifs, et j’estime que c’est pas forcément notre rôle premier de les raconter. On diffuse seulement vingt pages tous les deux mois et je préférerais me concentrer sur les grandes boîtes, les élus, l’e-monde de demain, les « vrais » méchants plutôt que de plonger dans le marigot d’un conflit associatif.

Emmaüs, comment ça marche ?

Il y a 118 « communautés Emmaüs » en France, qui « pratiquent la récupération, la remise en état et la revente de matériaux reçus en dons  ». Le but premier de l’association est de « lutter contre la pauvreté et l’exclusion », notamment en accueillant des « compagnons », « personnes exclues accueillies de façon "inconditionnelle" pour une durée indéterminée ».
Emmaüs Grenoble est une association regroupant les sites de Sassenage, du Versoud et de la Mure. Elle accueille une soixantaine de compagnons, la moitié à Sassenage, le reste sur les deux autres sites. Ces compagnons sont encadrés par des « responsables », salariés par l’association. Plusieurs dizaines de bénévoles viennent également régulièrement prêter main forte. Les compagnons sont nourris, logés et payés 80 euros par semaine, en échange de leur travail (environ 35 heures par semaine).

Un article jamais sorti

J’ai appelé les contacts donnés par Drillon, qui m’en ont raconté des vertes et des pas mûres, plein de « choses graves » méritant d’être révélées. Mais pour moi, il y avait quelque chose qui n’allait pas : ce qu’ils racontaient, c’est Le Daubé qui aurait dû l’écrire. Souvent, ils font ça quand il y a des luttes internes dans une structure : un article avec le point de vue des « contestataires », et puis celui de la direction à côté. Rien de fou, mais au moins le conflit est posé et il existe médiatiquement. Dans cette affaire, une journaliste du Daubé a rencontré une partie des « contestataires » d’Emmaüs, fin juillet dernier. On est début septembre, et rien n’est sorti. Pourquoi ?

Au bout du fil, Katia, la journaliste du Daubé, a l’air sincèrement embarrassée : « Je n’ai toujours pas écrit cet article. Je reviens juste de vacances, en partant j’étais vraiment rincée de cette histoire... Je prends vraiment des gants parce que je n’ai pas envie de démonter Emmaüs, qui est un truc bien.  » Que s’est-il passé après la rencontre avec les « contestataires » ? «  J’ai appelé le responsable, sans donner les noms des personnes qui avaient témoigné. Mais c’est sûr que ça a dû être très compliqué pour ceux qui m’ont parlé... Ils leur ont mis la pression pour savoir qui c’était. » Selon Drillon, suite au coup de fil de Katia, les compagnons ont tous été convoqués pour que ceux qui avaient parlé se dénoncent. Drillon et un autre auraient été expulsés, et trois autres « punis  ». Katia continue : « Depuis, je préfère y aller doucement... C’est dur de savoir ce qui est vrai ou pas. C’est très compliqué comme affaire, ce qui est sûr c’est qu’il y a des personnes qui se détestent, qui donnent des versions complètement opposées. »

Effectivement. À propos de Drillon, par exemple, le président et le responsable d’Emmaüs Grenoble racontent une toute autre histoire. Dans un bureau du centre de Sassenage, François Potin et Jean-Pierre Polidori m’expliquent : « Drillon, son problème c’est qu’il est en manque de reconnaissance. Il veut faire parler de lui. C’était un virus dans la communauté, il a semé la zizanie parmi les compagnons. Alors, on a été obligé de l’expulser de la communauté, même si pour nous c’était une décision dure à prendre.  » Les deux dirigeants m’assurent que lui seul a été expulsé et enchaînent sur une explication du fonctionnement d’Emmaüs. « On a un accueil inconditionnel des compagnons. Si on a de la place, on accueille n’importe qui, pour une durée indéfinie. En contrepartie, il y a des règles de vie qu’il faut respecter, et si vous ne les respectez pas, vous êtes exclu. Parce que l’intérêt de la communauté prime sur l’intérêt de l’individu. La plupart des expulsions arrivent pour des histoires d’alcool ou de violence. Drillon c’est autre chose, c’est parce qu’il a exacerbé des tensions et qu’on ne pouvait plus garantir sa sécurité et son intégrité  ». Jean-Pierre Polidori conclut en affirmant : « De toute façon, la vérité c’est qu’il a été complètement instrumentalisé par Tony.  »

Mépris des compagnons « inutiles »

Tony ? Un ancien salarié d’Emmaüs, encadrant technique sur le site de Sassenage pendant deux ans, licencié ce printemps. Après l’échec d’une conciliation, il devrait bientôt passer aux prud’hommes. Et lui ne veut surtout pas trop parler de son cas : « Si je parle au Postillon, c’est pas du tout pour plaider ma cause. De toute façon je suis quasiment sûr de gagner aux prud’hommes, donc j’ai pas besoin de publicité. Et si je parle de mon cas, ils vont dire que c’est juste une vengeance. Alors que moi je veux avant tout dénoncer la maltraitance des compagnons . »

Une « maltraitance » qui est à l’origine de son licenciement, selon lui. Au début de l’année 2018, un compagnon du site de Sassenage, Félix, est en fin de vie. Âgé de soixante-quinze ans, malade, il s’éteint peu à peu dans sa chambre. Selon Tony, les responsables d’Emmaüs l’accompagnaient très peu : « Soi-disant, Félix voulait finir dans sa chambre et fallait le laisser tranquille.  » Sa fille Jessy habite loin et n’est pas au courant de la dégradation de son état de santé. Quand Polidori l’appelle, c’est juste pour lui dire que son père est « dans une phase d’amaigrissement ». Elle ne comprend pas que l’heure est grave, c’est Tony qui lui apprend quelques jours plus tard. Devant l’inaction de Polidori, Tony s’est démené pour qu’il soit hospitalisé. « Quand je suis arrivée à l’hôpital, je n’ai pas compris, s’indigne Jessy. Comment ça se fait qu’on ne m’ait pas avertie avant ? Mon père est mort deux jours après, si Tony ne m’avait pas prévenue je ne l’aurais pas revu. J’ai dû aller dans sa chambre pour chercher des papiers, et elle était dans un état lamentable, complètement insalubre. Lui n’avait plus la force de faire quoi que ce soit, mais comment a-t-on pu le laisser vivre là-dedans ? Même à mon pire ennemi je ne lui souhaiterais pas de vivre dans un endroit comme ça...  »

C’était il y a sept mois, mais Jessy est encore pleine de colère. « Ce n’est pas de leur faute s’il est mort, hein, il était malade ; mais à la fin ils l’ont plus enfoncé qu’aidé. En fait, je pense que comme il n’était plus ’’rentable’’ tout en occupant une chambre, il ne leur servait plus à rien donc ils l’ont abandonné. Une fois qu’il a été mort, ils ont voulu se débarrasser de moi au plus vite, sans aucune considération . » Les compagnons et Polidori se rendent à l’enterrement de Félix, mais le responsable ne veut pas qu’ils aillent à la crémation. « Moi ça me faisait plaisir qu’ils viennent, raconte Jessy. Alors j’ai demandé à Tony et certains compagnons amis de mon père de m’accompagner. »

Une « démarche de désobéissance » humanitaire

C’est cette « désobéissance » qui conduira au licenciement de Tony. « Ça faisait un moment qu’ils voulaient se débarrasser de moi, et cet épisode leur a servi de prétexte  ». Le président et le responsable d’Emmaüs ne sont pas d’accord : « Tout ça est complètement fallacieux  » s’insurgent-ils, sans vouloir rentrer plus dans les détails. « De toute façon, le contentieux avec Tony est aux prud’hommes, cela va être traité par la justice, mais son motif de licenciement n’a rien à voir avec la mort de Félix.  »

Et pourtant. Dans une lettre du 14 février 2018 adressée à Tony, le président François Potin dénonce une « attitude inadmissible constatée lors de l’enterrement d’un compagnon la semaine dernière (…). Après la cérémonie aux PFI de Grenoble, vous avez décidé, contre l’avis de votre supérieur hiérarchique, d’aller avec la famille du compagnon au funérarium alors qu’une annonce venait d’être faite par les PFI que cette séquence de funérailles était réservée à la stricte intimité familiale dont vous ne faites pas partie. Vous avez engagé dans cette démarche de désobéissance des compagnons qui devaient, comme vous et les autres compagnons, regagner rapidement leurs communautés pour préparer les espaces de vente de l’après-midi.  » Se rendre une demi-heure au funérarium dire adieu à un vieux compagnon est ainsi considéré comme une « démarche de désobéissance ». Même l’accompagnement du malade lui est reproché :
« Lors de la semaine précédente, je vous avais convoqué à un entretien avec votre responsable pour vous signifier que vous preniez des mesures qui n’étaient pas dans votre champ de compétence ni dans votre contrat de travail pour accompagner un compagnon à l’hôpital ou chez le médecin alors que cette mission revient à l’intervenant social qui a été embauché pour gérer ce type d’accompagnement. »

Devant ces « démarches et initiatives incontrôlées », François Potin promettait des « sanctions qui suivront cet avis ». Quelques semaines plus tard, Tony était licencié. Pas pour ce motif, forcément, qui n’aurait pas tenu devant un tribunal. Mais pour « insuffisance professionnelle et propos inadéquats dus à ses fonctions ». En clair, ils l’accusent de ne pas savoir bosser et d’avoir tenu des propos racistes. « Du grand n’importe quoi  », s’indigne Tony. «  Ils inventent tout et n’importe quoi pour justifier mon licenciement, font témoigner des personnes contre moi sous la pression, mais je vais me défendre au procès. Encore une fois le problème ce n’est pas ma personne, mais l’avenir d’Emmaüs Grenoble et des compagnons.  »

Un « manque d’humanité »

Et là-dessus, il n’y a pas que Tony qui est inquiet. Depuis l’arrivée il y a deux ans de François Potin à la présidence et de Jean-Pierre Polidori au poste de responsable, plusieurs bénévoles sont partis dépités. « Quand Jean-Pierre est arrivé, il a voulu tout changer, même les étagères, comme si tout ce qui avait été fait avant était forcément mauvais, raconte Maryse, treize ans de bénévolat à Emmaüs Grenoble. Peu à peu, il s’est débrouillé pour que tous les bénévoles qui le contestaient parfois s’en aillent. Je suis partie parce que je n’étais pas d’accord avec la ’’politique du chiffre’’, qu’il a mise en place. Pour lui, on ne vendait pas assez cher et on passait trop de temps à classer des livres. Il nous a donné des ’’objectifs’’ comme dans les grosses boîtes, mais par contre on n’avait aucune considération ou reconnaissance de notre travail. Ça a beaucoup abîmé le relationnel . » Avant Polidori, tous les responsables étaient d’anciens compagnons. Lui a été embauché suite à une offre d’emploi et semble être venu avec d’autres valeurs que celles qui animaient l’abbé Pierre.

Christian rejoint Maryse : « Polidori disait qu’on était là pour faire du pognon. Moi c’est l’humain qui m’intéressait. Les relations avec les compagnons sont forcément compliquées. Mais elles étaient intéressantes, on essayait de créer des liens. Jean Pierre leur gueulait souvent dessus et eux ne pouvaient pas réagir parce que sinon c’était la porte. Il entretenait la mauvaise ambiance entre compagnons, la mise en concurrence, ils se faisaient la guerre entre eux. L’ambiance s’est dégradée, dégradée. Normalement le responsable doit seulement s’occuper des compagnons. Les bénévoles sont sous ’’l’autorité’’ du président et du conseil d’administration. Mais Jean-Pierre voulait tout gérer : à un moment il m’a ordonné de partir de la librairie pour aller aux vêtements. Moi mon truc c’était les bouquins, alors j’ai refusé. Le président m’a alors convoqué pour me dire que je ne correspondais plus à ce qu’ils attendaient des bénévoles.  » Christian et Maryse sont partis la mort dans l’âme, comme d’autres bénévoles. « C’est dur pour un bénévole d’être écœuré, poursuit Christian. Je regrette énormément, j’aurais aimé continuer, c’est très enrichissant humainement comme activité. Depuis j’ai pas réussi à être de nouveau bénévole, je suis toujours dégoûté.  »

Quand j’ai évoqué devant eux la déception d’anciens bénévoles, le responsable et président d’Emmaüs ont balayé la question en parlant de « bénévoleurs ». C’est le surnom des bénévoles donné par les compagnons, un des résultats de la stratégie mise en place par Polidori et dénoncée par mes autres interlocuteurs de « monter les uns contre les autres ». Les bénévoles partis sont donc accusés d’être des voleurs, des personnes rencontrées accusent, elles, la direction de détourner de l’argent et d’avoir des comptes très louches. Dans une structure qui brasse des milliers d’euros d’argent en liquide chaque jour, les dérives sont bien entendu plausibles. Impossible toutefois de vérifier quoi que ce soit : c’est parole contre parole. Des accusations malsaines qui ne font qu’un peu plus plomber l’ambiance. Par contre, j’ai du mal à imaginer les anciens bénévoles rencontrés, des personnes retraitées sans problème d’argent, en train de voler quelques bibelots ou billets... Mais comment cela se passait-il avant l’arrivée de Jean-Pierre ? « Il ne faut pas idéaliser, explique Maryse. Il y a toujours eu des tensions à Emmaüs, des histoires de vols, des engueulades. Les compagnons sont souvent des gens abîmés dans la vie, c’est rarement simple. Mais avant il y avait beaucoup plus d’humanité, on pouvait discuter.  »

« Maintenant c’est tout carré, légiféré »

Pierre Villiet est l’un des anciens présidents d’Emmaüs Grenoble. Il a activement participé à l’ouverture des centres de La Mure et du Versoud, et garde un souvenir ému de toutes ces années, où il a notamment emmené les compagnons « faire du parapente, du ski, des raquettes ». « Emmaüs, historiquement, c’était des gens pas trop dans les rails, à l’image de l’abbé Pierre. À mon époque, il y avait toujours un petit côté débrouille, pas très à cheval sur les règles, c’est ça qui me plaisait. Maintenant à Grenoble c’est tout carré, légiféré.  » Lui n’a plus l’occasion de voir ça de près. « J’ai voulu redevenir bénévole à Emmaüs, on m’a demandé de faire une lettre de motivation ! Alors que j’avais déjà fait 20 ans à Emmaüs. Je l’ai quand même faite, mais il n’ont pas voulu de moi, alors j’ai pas insisté.  » Depuis il se tient au courant de la situation par ses connaissances : « Je sais pas si on peut dire que ce qui arrive est grave, mais en tous cas c’est triste . »

Helmut était, lui, ancien responsable, avant Jean-Pierre. Aujourd’hui, il tient un bar à Voiron et ne remet plus les pieds à Emmaüs : « Je ne vais pas parler de la situation actuelle, je n’entends que des ragots, ça fait deux ans et demi que je suis parti. Le problème d’Emmaüs c’est que le responsable a trop de pouvoir. C’est très facile de faire des abus. Il faut un garde-fou, qui devrait être le conseil d’administration, mais à Grenoble il ne fonctionne pas.  » Une remarque qui est souvent venue dans mes rencontres : « le manque de démocratie » dans cette association. « Depuis qu’il y a ce nouveau président, le bureau est très réduit, le conseil d’administration est très réduit, la démocratie ne fonctionne pas », nous explique un ancien compagnon. « Le président François Potin, c’est pas un mauvais bougre, analyse Christian. Mais le problème c’est qu’il laisse entièrement les mains libres à Polidori, qui peut faire ce qu’il veut.  »

Bernard Cruz, un syndicaliste CFE-CGC qui a assisté Tony pendant son licenciement est du même avis : « Le président s’investit dans le social à titre honorifique, mais ne fait rien du tout. Polidori gère tout, c’est lui qui mène la barque. Je suis allé voir les compagnons mais ils avaient peur des représailles de la part de Polidori, donc ne voulaient pas parler.  »

Un ancien compagnon abonde : «  Il y a un niveau culturel et intellectuel assez bas chez les compagnons. Il y a des gens qui ne parlent pas français, d’autres cassés par la vie et par l’alcool. C’est facile de briller au milieu des ténèbres : il suffit d’une petite bougie, il n’y a pas besoin d’un feu d’artifice hein. Le moyen de pression d’un responsable sur les compagnons est tellement fort que tout le monde s’écrase . » Il y a le risque de se faire virer de la communauté, et aussi la pression sur la régularisation, qui concerne tous les sans-papiers, environ la moitié des compagnons. Depuis leur arrivée, Jean-Pierre Polidori et François Potin se sont rapprochés de la préfecture et sont parvenus à obtenir des papiers à deux compagnons. C’est cette réussite qui fait tergiverser la journaliste du Daubé à publier son article : pour ne pas mettre en danger ces quelques avancées. Mais le problème, c’est que c’est un bon moyen de pression sur les compagnons : si t’ouvres ta gueule, tu n’auras pas de papiers.

David a, lui, été bénévole pendant trois semaines en septembre 2017 : « J’ai halluciné de la manière dont Polidori parlait aux gens. Je l’ai entendu balancer des trucs comme ’’allez connard bouge toi’’, ’’retourne faire ta pute’’. Il n’y a aucune protection des compagnons face à ces abus. Je me suis dit ’’on est loin des idéaux de l’abbé Pierre’’, alors je suis parti.  » Même genre de constat pour une autre personne passée par Emmaüs Sassenage à l’automne dernier : « Polidori rabaissait sans cesse plein de compagnons, en s’appuyant sur les référents, dont un se faisait appeler ’’kapo’’, qui tenaient souvent des propos racistes. J’ai assisté à plusieurs situations vraiment humiliantes. Il n’y a pas longtemps, j’ai recroisé un compagnon sans-papiers qui se faisait souvent humilier, c’était vraiment un souffre-douleur. Il m’a dit avoir été accusé de violence alors qu’il n’était même pas dans le centre au moment de la bagarre. Il a essayé de protester mais Polidori lui a ordonné de dégager dans la demi-heure, en menaçant d’appeler les gendarmes.  »

Des témoignages qui tranchent complètement avec les affirmations de Polidori. « Moi, je ne suis pas animé par la vengeance ; je n’aime pas les mesquineries, les petitesses. Ce qui m’anime c’est l’amour de la communauté. Et j’en ai marre ! Ça fait deux mois qu’on nous bouffe l’esprit avec ces conneries-là. J’en ai ras la casquette de ces accusations. On veut tourner la page, faire du travail positif.  » De fait, Emmaüs Grenoble continue à fonctionner, certains bénévoles ou salariés défendent le responsable et sa version à propos de Tony et des compagnons expulsés. Mathilde, intervenante sociale, assure : « Avec la nouvelle équipe, on est passés par des moments difficiles. Mais je trouve que depuis quelques temps, ça va beaucoup mieux. Aujourd’hui l’équipe salariée est plus sereine. Les compagnons sortent de plus en plus de la communauté, pour aller aider le Refuge solidaire à Briançon ou le Fournil à Grenoble et ça a fait du bien à tout le monde. Moi je vois surtout ce côté-là, où on bouge et on avance. » Polidori veut y croire : « C’est un vrai plaisir de travailler chez Emmaüs, aujourd’hui on est une équipe qui fonctionne du feu de Dieu. Si j’étais un dictateur, ça fait longtemps que cela serait remonté à Paris !  »

D’ailleurs, qu’en pense Emmaüs Paris ? Tony et Jessy, la fille du compagnon décédé, ont écrit des lettres pour alerter de la situation. Plusieurs mois plus tard, ils n’ont toujours eu aucune réponse. Polidori est également membre du bureau d’Emmaüs France. Certains lui prêtent de hautes ambitions... jusqu’à viser la présidence d’Emmaüs France. «  Avant, Emmaüs Grenoble était indépendant d’Emmaüs France, raconte Maryse. Depuis l’arrivée de François Potin à la présidence, il s’est vachement rapproché d’eux. Maintenant ils sont sur la même ligne, alors ils ne vont pas les désavouer.  » Maryse préférerait plutôt que le site de Grenoble s’inspire de ce qui se passe à Emmaüs Pau : « Là-bas, c’est très engagé politiquement. Il y a plus de 130 compagnons, et un véritable village a été construit, sans permis de construire. Ils ont aussi monté une ferme, une déchetterie, un restaurant, font un journal, un festival... Ils essayent vraiment d’être à côté du système, de faire vivre une alternative.  »


Les personnes citées dans cet article :

François Potin : président de l’association Emmaüs (bénévole).
Jean-Pierre Polidori : responsable des compagnons (salarié).
Drillon : ancien compagnon expulsé.
Tony : ancien salarié licencié.
Jessie : fille de Félix, compagnon mort cet hiver.
Maryse et Christian : anciens bénévoles, partis dégoûtés.
Bernard : syndicaliste qui a accompagné Tony.
Un ancien compagnon anonyme.
David : ancien bénévole.
Pierre Villiet : ancien président d’Emmaüs.
Helmut : ancien responsable d’Emmaüs.
Mathilde : intervenante sociale à Emmaüs.