Accueil > Février / Mars 2013 / N°19

Alfred Rolland, la Résistance en riant

Ce papier est né d’un petit désir personnel : passer un moment avec un ancien Résistant, un vrai, un de la dernière guerre mondiale. Il se trouve logiquement que plus le temps passait, plus la réalisation de ce désir allait devenir compliquée, les forces alliées ayant triomphé il y a près de soixante-dix ans et les Résistants ne l’étant pas éternellement. Alors j’ai fini par me décider à abandonner l’actualité, et à partir en quête d’un ancien Résistant grenoblois avec qui taper la causette. Si évoquer la Résistance à Grenoble, ville « compagnon de la Libération » est sans doute un sujet tarte-à-la-crème, j’ai décidé d’assumer ma gourmandise.

J’ai finalement convenu d’un rendez-vous avec Féfé, alias Alfred Rolland, ancien membre du troisième Bataillon F.T.P.F. – F.F.I. de Chartreuse, et habitant depuis presque toujours à Saint-Egrève, charmante petite bourgade à cinq kilomètres de Grenoble. Seize ans en 1943, quatre-vingt-six aujourd’hui, il me confirme le bien-fondé de vouloir assouvir ma curiosité historique par une petite remarque initiale : «  Il n’en reste bientôt plus des Résistants ». Puis il commence à raconter la guerre, ou plutôt sa guerre, avec avidité, l’œil rieur et pétillant, en s’attardant sur les détails comme s’ils dataient d’avant-hier. Notamment influencé par son père, communiste notoire surnommé Fend la Bise, Alfred a été vraiment actif comme agent de liaison dans la Résistance à partir de 1943. Près de trois quarts de siècle plus tard, il se remémore ses premiers actes de bravoure avec incrédulité : « Je travaillais à Grenoble et je ‘‘faisais les boîtes aux lettres’’, c’est-à-dire que j’allais chercher des courriers, souvent c’était des rapports d’opération, à certains endroits comme des boulangeries, et je les amenais à des Résistants, dans les maquis. Il y a des nuits où je partais de Saint-Egrève à pied, je montais à Mont-Saint-Martin, porter des lettres à des Résistants, puis je rejoignais le maquis des Marcellières, au dessus de Proveysieux, en passant par la cabane des Bannettes. Après je redescendais chez moi, à Saint-Egrève et j’arrivais à la fin de la nuit. Je dormais pas ou très peu et j’allais bosser toute la journée. Aujourd’hui, je ne sais pas comment je faisais ». Les adeptes des randonnées dans le coin reconnaîtront qu’il s’agit effectivement d’une sacrée virée, près de 2 000 mètres de dénivelé et une quarantaine de kilomètres.

En me racontant ça, je ne crois pas qu’Alfred cherche à se vanter. Il a l’air véritablement étonné d’avoir été capable de faire ces longues marches nocturnes, entre autres. Il ponctue les récits de certaines actions - l’attaque d’une caserne de policiers à Chambéry ou le désarmement de miliciens - par des «  ah ça on avait du culot » ou « on était gonflé, quand même ». Il garde ce même regard enthousiaste et ébahi à propos de l’organisation des Résistants, et notamment des Francs Tireurs Partisans, groupe d’obédience plutôt communiste auquel il appartenait. «  Je n’en reviens pas comment on a pu faire ça, dans toute la France, toute une organisation incroyable avec des matricules, des codes, etc. Les rapports qui étaient faits étaient très bons et précis alors qu’on n’était pas des professionnels. Ce n’était pas un officier qui les rédigeait, c’était un maçon ou un ouvrier. C’est quand même extraordinaire. » Dans son secteur, entre Grenoble et Voiron, il a participé à plusieurs opérations de sabotage, déraillements de train, plastiquages de lignes d’électricité ou téléphoniques. S’il se souvient précisément des ruses qu’ils mettaient en place pour réduire les risques lors de ces opérations, il ne sait pas vraiment comment elles étaient décidées : «  Les cibles nous étaient données par le service de renseignement des FTP. C’était un groupe secret, qui faisait un boulot monstre. C’est lui qui nous renseignait sur nos cibles, qui nous disait tout ce qu’il fallait faire, en nous donnant des plans, le matériel, les horaires. Je les connaissais pas parce que de toute façon on devait en connaître le moins possible sur les autres Résistants, c’était la règle de sécurité essentielle ».

Dans la série «  émerveillement », Alfred Rolland voue également une admiration sans borne au travail de Résistance réalisé par les femmes : «  C’est incroyable le courage qu’elles ont eu. Elles n’arrêtaient pas de transporter des choses, de faire transiter du courrier, des armes. Elles n’ont pas été assez reconnues et la grande majorité d’entre elles sont restées inconnues. Elles étaient très souvent toutes seules, nous les hommes c’était quand même plus facile : on était plusieurs en opération, et puis on avait un flingue. Bon je m’en suis jamais servi et j’en suis bien content d’ailleurs ». Et il rigole encore. Il devient un peu plus grave et sombre pour évoquer des événements que ni lui, ni les autres Résistants n’ont digérés : la non-intervention des forces alliées pour sauver le Vercors, le bombardement par les américains de la gare de la Buisserate où des civils périrent – alors que son groupe s’occupait de toute façon de faire dérailler les trains ennemis -, ou les séjours dans les années 1970 de l’ancien collabo Paul Touvier en plein cœur de la Chartreuse alors même qu’il était recherché dans toute la France.

Outre les sabotages, l’autre travail de sape des Résistants fut de diffuser de la contre-information via des journaux clandestins, notamment Le Travailleur Alpin ou Les Allobroges, tous deux communistes : «  Les journaux ont vraiment été importants car ils ont servi de lien. Les Allobroges a été lancé en 1942 au Fontanil-Cornillon. Au début c’était tiré à quelques centaines d’exemplaires, à la fin c’est 25 000 exemplaires qui étaient diffusés sous le manteau. La masse de papiers qu’on brassait, c’était impressionnant. Il fallait beaucoup de monde pour distribuer tout ça, donc plein de gens, qui n’ont pas été répertoriés comme Résistants, ont été impliqués. Par exemple, Le Travailleur Alpin était réalisé chez un paysan à St Nazaire les Eymes, imprimé entre le pinard et les patates, puis passait les barrages, camouflé par des légumes ». Je lui demande ce qu’il pensait du Petit Dauphinois, ancêtre du Daubé : « C’était un journal collabo, c’est sûr, mais tous ceux qui travaillaient pour lui n’étaient pas d’accord avec la direction. Par exemple il y a eu des services rendus par des porteurs qui distribuaient des journaux de résistance en même temps que Le Petit Dauphinois ». Le récit de ce double-jeu, comme tant d’autres anecdotes, le fait encore rire aujourd’hui. En l’écoutant, j’ai l’impression que la guerre fut pour lui une période exaltante qu’il a traversé en chantant. «  Non, on n’était pas heureux. C’était dur, ça nous a marqué. J’ai rêvé très longtemps que j’étais poursuivi, et que je devais sauter dans l’eau au pont de Veurey, alors que je ne savais pas nager. J’ai eu un rêve avec mon fils qui se faisait prendre et je ne pouvais pas intervenir. On avait la trouille sans cesse, on n’avait pas à manger, on avait vraiment faim. Ce qui nous tenait, c’est qu’on avait la hargne de lutter, de combattre ». C’est cette hargne qui semble encore l’animer soixante-dix ans plus tard, dans un flot de paroles presque ininterrompu. «  Faut dire aussi qu’on était bien aidé. Des fois il y avait un coup dur, on tapait à une porte, il y avait une photo de Pétain accrochée sur le mur, mais ils nous aidaient quand même et ne nous dénonçaient pas, parce qu’ils étaient patriotes. En fait, ils ne pouvaient pas accepter qu’il y ait une troupe étrangère dans leur pays. Avec certains on s’engueulait mais ils ne nous ont jamais vendus ». Au bout d’un moment, son enthousiasme me berce, tout comme les verres de Birrh, un vieil apéritif qu’il me ressert plusieurs fois. Lui dérive, me raconte d’autres événements, les émeutes de la place Saint-Bruno en 1934 lors d’une manifestation contre l’extrême-droite, émeutes auxquelles il n’a pas assisté, ou la « conduite de Grenoble » qu’a connue De Gaulle en 1948, jour où des affrontements ont causé la mort d’un militant communiste, tué par le service d’ordre du Général. Il évoque les combats qu’il a menés pour entretenir la mémoire, les interventions auprès de collégiens, et les stèles qu’il a fait poser sur la route de Proveysieux ou au Fontanil-Cornillon, sur la maison des fondateurs des Allobroges. Je lui parle du programme du Conseil national de la Résistance, mis en place en 1945 et petit à petit déconstruit sous l’impulsion du Medef. Alfred me répond que bien évidemment il trouve ça scandaleux et qu’il rejoint le combat de feu Raymond Aubrac et des militants des « jours heureux ». Mais le présent ne le passionne pas. C’est le passé et la résistance qui l’animent et font pétiller son regard.

J’essaye quand même de lui demander si l’évolution de la société ne l’inquiète pas, s’il pense que les jeunes des années 2000, génération écrans-résignation-individualisme, pourraient aussi prendre le maquis ? « Mais oui ! Bien entendu, les jeunes d’aujourd’hui feraient pareil ! » Et les faux papiers ? Ne seraient-ils pas beaucoup plus compliqués à réaliser, avec la biométrie et les identifications électroniques ? Et la surveillance, avec les caméras, les drones, les puces RFID ? Ne serait-elle pas beaucoup plus difficile à contourner ? « Mais non, on arriverait bien à faire avec. On trouverait comment résister dans ces conditions. Par exemple pour les faux papiers, il faut bien se rappeler qu’il y avait des Résistants qui bossaient à la Préfecture ». Il n’y a rien à faire : j’ai beau avoir presque soixante ans de moins, c’est moi qui suis un vieux con.
Je repars de chez lui un peu saoul et interloqué par sa foi sans limites dans les capacités de résistance du peuple français. Si je ne suis pas d’accord avec lui - je suis notamment persuadé que les évolutions technologiques rendent beaucoup plus compliquée la résistance à un pouvoir totalitaire -, un tel enthousiasme donne aussi un peu de « hargne pour lutter ».


Alfred Rolland a écrit et auto-produit un livre : La Résistance aux portes de Grenoble. Le 3ème Bataillon F.T.P.F.-F.F.I. de Chartreuse.
Sa sœur, Andrée Rolland-Garcia, a fait de même. Fend la Bise au cœur tendre raconte surtout l’histoire de son père Joseph Rolland, mais de nombreuses pages décrivent avec entrain et humour les actes de résistance du jeune Alfred Rolland et de ses camarades.
Les deux livres sont disponibles à la bibliothèque d’études de Grenoble.
À propos de la Seconde Guerre mondiale à Grenoble, le livre de Pierre Giolitto Grenoble 40-44 (éditions Perrin, 2001) est également très instructif. S’il évoque quelques grandes batailles, il s’étend surtout sur des aspects plus méconnus, comme la réalité de la vie quotidienne des Grenoblois pendant la guerre.