Accueil > Février / Mars 2013 / N°19

Hélène et les Picodons

On vient y boire un café, siroter un petit blanc ou un verre de lait, s’enfiler un demi, rêvasser, fomenter un coup tordu, tendre l’oreille, feuilleter les pages ineptes d’un quotidien local, zieuter à travers la vitre, déprimer dans son coin, griffonner quelques lignes sur un bout de papier, draguer le patron et la tenancière, se faire emmerder par le client d’à côté, croiser des gueules usées par le temps, se taper un fou rire, s’engueuler pour un rien ou se confier à un ami : au bistrot on y vient par habitude, par alcoolisme, par hasard, par la porte de derrière ou tout simplement pour prendre l’air.

À l’heure où les bars de quartier tendent à se raréfier au profit d’enseignes franchisées, on est allé poser notre coude sur le zinc du Picodon. Hélène, la patronne au caractère bien trempé nous a accueillis dans ce petit bar qui ne paie pas de mine. Du moins de l’extérieur. Ici, Sammy et Bambou, les deux chiens, dorment auprès d’un poêle à pétrole ou dans les bras d’un énorme nounours et les pourboires servent à payer leur toilettage. Des plantes vertes en pagaille et des romans éclectiques calés sur une étagère ont trouvé refuge dans ce petit bistrot. Un calendrier d’éphèbes musclés en côtoie un autre de femmes dénudées. C’est le monde d’Hélène et celui qu’elle a bien voulu nous conter : « C’est pas Hélène et les garçons, hein, c’est Hélène et le Picodon ! »

Dans cet ancien quartier ouvrier niché entre Chorier-Berriat et les grands boulevards, les dernières friches industrielles -comme Lustucru et Valisère- ont disparu sous les coups de pelleteuses. Elles ont laissé place à des immeubles flambant neufs. Au 22 de l’étroite rue Charrel, un gars passe sous l’enseigne du bar et s’exclame : «  Hé ouais le Picodon, tout le monde croit que c’est à cause de la bière et non, c’est le nom du fromage ! ». C’est pas Hélène qui démentira ces propos. Originaire de la Drôme et friande de ce fromage, elle a changé le nom du bar il y a une dizaine d’années lorsqu’elle a racheté le fonds de commerce. Avant d’arriver à Grenoble, elle tenait déjà un bar dans le département voisin. « J’ai trop fait la bamboula et j’ai bouffé la baraque, je ne regrette pas, j’en ai bien profité. J’étais jeune et belle à l’époque. Ce que j’ai fait avec mon bar dans la Drôme, je le fais pas ici parce que j’ai vieilli. C’est mon père qui m’a appris à faire la java, c’est de sa faute. Paix à son âme. »
Elle passe quelques années à travailler dans une usine de maroquinerie à Fontaine, puis se fait embaucher comme serveuse dans les troquets grenoblois : « J’ai travaillé à l’Univers, au Jupiler, au Bar des Sports, au Saint-Bruno, au Chantilly. J’ai fait pas mal de bistrots à Grenoble. Je vais pas m’envoyer des fleurs mais je ne suis pas une mauvaise serveuse, alors on faisait appel à moi. » Aujourd’hui, à 58 ans, elle tient seule le Picodon. Ouvert tous les jours, sauf le samedi, de 7 heures du matin jusqu’à ce que les derniers clients s’en aillent de leur plein gré ou soient mis à la porte à 21 heures au plus tard. Hélène vivote de son petit commerce : « J’ai trop de choses à payer. Je paie les charges, la RSI (NDR : Régime social des indépendants)qui nous vole en permanence. Plus je paie, plus je dois, je ne comprends pas. Je n’ai pas les moyens de me sortir un salaire, ni d’embaucher » soutient-elle. « Je vis sur le bar comme on dit. C’est les avantages en nature, je mange ici. » Pendant quatre ans la rue était en chantier, les immeubles ont poussé de part et d’autre, les ouvriers venaient prendre leur café. Une aubaine pour Hélène mais ça n’a pas duré : «  À cette époque, ça allait bien. Je vais mettre une bombe pour qu’ils recommencent. Je dirai que c’est Ben Laden, même s’il est mort . »

Antony, 70 ans passés, a parcouru les océans sur des pétroliers comme marin avant d’atterrir à Grenoble où il distribuait le journal d’annonces Le 38. Dans le quartier, on l’appelait «  le journaleux ». Un habitué du troquet qui revient de temps à autre au Picodon. Aujourd’hui, en attendant son pot-au-feu, il est perché sur son tabouret un verre de whisky à la main et bouche l’accès à la cuisine. Hélène braille : « Bouge parce que si je te mets un coup de nichon, tu vas traverser la vitrine ! ».

L’amour, le fric et l’humour

Hélène est une célibataire endurcie comme elle aime à le rappeler et « c’est pas plus mal parce que quand on tient un bar, les couples ça tient pas bien longtemps. Si c’est pas le mari qu’est jaloux, c’est la bonne femme ». Elle a vécu avec des « chéris » mais ne s’est jamais mariée et n’a pas d’enfant. Au comptoir, elle se fait encore draguer : «  ça prouve qu’on est quand même pas trop pourrie ! ». Quand elle habitait dans la Drôme elle «  a connu des hommes qu’avaient du fric » mais elle n’en avait pas besoin, jeune et insouciante qu’elle était. Aujourd’hui elle n’envisage même pas la retraite : «  Je ne sais pas quand je la prendrai et puis si je m’y mets, je vais être à la rue et je vais y faire quoi ? Mendiante ? À moins que d’ici là j’aie trouvé le vieux avec plein de fric. Je vais mettre une annonce sur Le bon coin ! ». Mais Hélène est exigeante, elle ne veut pas rencontrer n’importe quel rupin : «  Attention, quand je dis un mec plein de fric, c’est pas le mec qui va m’acheter une robe une fois par mois. C’est le mec, qui par exemple, si je lui dis : ‘‘ tiens ce soir je vais boire l’apéro à Tahiti ‘‘, il me prête son avion pour prendre l’apéro à Tahiti. Je veux pas d’un p’tit guignolo ! ». Elle s’empare d’un Paris Match et tourne les pages jusqu’à retrouver un article sur l’inventeur et patron de la boisson Red Bull. «  Lui, je le rencontre, y a pas de problème. Quand tu vois les baraques sur les îles qu’il a le gars, des avions, des bateaux. En plus c’est un beau mec, tout bronzé et tout, sportif, il a 68 ans, tu vois la forme qu’il a le gonze. Si je rencontre un gars comme ça, je ne ferme même pas le bar, je prends mes affaires personnelles, je laisse tout ouvert et je me barre ! ». La factrice tend son bras chargé de courrier dans l’embrasure de la porte, un client lui lance « Oh ma belle petite comment ça va ?  ». Elle ne s’attarde pas.

À droite toute

Hélène s’est fait agresser une fois dans son bistrot, un type lui a arraché son collier. Elle l’a poursuivi, en vain. Elle peste : «  Nous, les commerçants dans cette rue, on n’existe pas. On peut se faire agresser, faut deux jours pour que la police vienne ! ». Le plus gros souci qu’elle a eu c’est, raconte-t-elle, avec « les jeunes » du coin : «  Quand je passais dans le jardin ils m’insultaient : ‘‘salope’’, ‘‘nique ta mère’’, ‘‘machin’’ ! Y en a un qui a cassé ma vitre une fois. » Elle décide d’aller en toucher un mot à la maison poulaga, à sa manière : « Je suis montée un peu haut, au lieu d’aller voir les sous-fifres, je suis allée voir les chefs. Vaut mieux, comme on dit, s’adresser au bon dieu qu’à ses saints. Je leur ai dit que j’allais m’occuper de ces jeunes si eux voulaient pas le faire. Il paraît maintenant que sur Internet on trouve tout. Je prends un flingue, je leur tire dans les pattes. Je leur ai dit ça aux flics. Je les tuerai pas parce que je ne veux pas aller en prison mais je leur casse les pattes, ça va être vite vu ». Elle n’a pas eu le temps de mettre son plan à exécution puisque « les jeunes ont fini par se calmer. »

Hélène a toujours voté à droite, elle a d’ailleurs pris sa carte à l’UMP il y a trois ans et a participé « une ou deux fois aux réunions » du parti. En novembre 2012, elle se rend au siège de l’UMP, place Paul Vallier. C’était « pour le truc de Copé – Fillon et je n’ai pas pu voter. C’était dans un appartement, y avait trop de monde, on ne pouvait même pas rentrer. Je suis claustrophobe, je commençais à transpirer. Tout le monde s’est plaint d’ailleurs. J’ai rencontré Fabien de Sans Nicolas qui m’a dit : ‘‘Ça y est vous avez voté ?’’. J’ai dit : ‘‘non, c’est quoi ce bordel ?’’ Je suis partie parce que je bossais, j’allais pas coucher là-bas ! » Causer de l’UMP, c’est immanquablement évoquer l’ancien président : « Je ne sais pas pourquoi on dit que Sarkozy faisait une politique pour les riches. De toute manière, moi j’ai rien contre les riches et il en faut des riches. Si y avait pas de riches, y aurait pas de pauvres. Et y aurait pas de boulot non plus. Dans les usines, faut bien qu’il y ait des patrons et des ouvriers » . Puis elle s’esclaffe : « J’ai pris ma carte pour être invitée aux banquets ! » mais en vrai « La politique, c’est pas trop mon truc ».

Denis sirote son petit blanc au comptoir comme quasiment tous les jours. Il loge à deux pas d’ici dans un centre d’hébergement, la Boussole. Il interroge Hélène : « C’est quoi la différence entre’’constatation’’ et ‘‘consternation’’ ?

  • Eh bien, par exemple moi je constate que t’es con et ben que tu sois con, ça me consterne. Tu comprends ? C’est juste un exemple. » Elle pouffe de rire, lui en sourit.

Nostalgie

En été, quand les voitures désertent les places de parking devant le bar, Hélène y installe un banc et des chaises : « Comme en Italie, on se pose là et on discute, ça nous fait notre petite terrasse. » Après plus de trente ans passés dans les bars, elle observe avec nostalgie le changement d’ambiance des troquets : « Moi j’avais des supers équipes, ils mettaient tournées sur tournées, on mangeait ensemble. Avec le passage à l’euro les gens se sont rendu compte qu’une tournée c’était plus dix balles. Le demi et le pastis sont passés à deux euros et quelques. Alors quand t’es cinq ou six, la tournée elle fait cher. L’autre s’il est un peu coincé, qu’il a pas les moyens et s’il peut pas en remettre une, il va prendre la honte, alors il va boire son canon ailleurs dans un bar tranquille. Y a plus d’équipe comme avant. »
En 2013, même les flics sont devenus sobres, plus moyen de se marrer avec eux. «  Mon père quand il tenait son bar, son truc préféré c’était de saouler la gueule aux flics. Les mecs ils rentraient dans le bar, ils posaient le pétard sur le comptoir et quand ils repartaient des fois ils arrivaient même plus à remonter sur la moto tellement ils étaient ronds ».

Charles se tient au milieu du troquet, on le sollicite .
« Nan je ne veux pas. J’aime pas les photos !
Hélène : « Allez, c’est pour un journal même pas connu, y a personne qui te verra !

  • Nan.
  • Qu’est ce que tu bois en attendant ?
  • Un p’tit rouge. »

Le représentant commercial

À 9 heures, tous les matins, Hélène grimpe sur son vélo pour faire ses courses et préparer le déjeuner du midi. Elle a les genoux qui coincent : « Je n’ai plus vingt ans, ça commence à devenir dur heureusement que j’ai ce vélo. Ça fait trente piges que je suis dans le métier, on est tout le temps debout, on piétine, on fait des petits pas. Ça aide pas, faut dire aussi que je suis pas toute maigre. »
Du peu de temps libre qui lui reste le samedi, elle en profite pour dormir jusqu’à 10 heures et s’en va boire l’apéro avec ses amis dans d’autres bistrots vers l’Estacade. «  On va faire le tiercé en général et puis parfois on mange chez le chinois et l’après midi c’est sieste. Hein mon amour ? Je dis ‘‘mon amour’’ au chien, hein, je précise. J’ai flambé aujourd’hui au tiercé, j’ai joué neuf euros. Mon horoscope à la radio, sur RTL2, a dit que j’allais avoir une belle somme et peut-être conséquente ». Le lendemain elle en rigole : « J’ai gagné 3 euros 80 ! L’horoscope s’est planté ! »

Jamais avare d’anecdotes, elle raconte : «  À l’époque je bossais au Jupiler. Y a un gars qui se pointe et me dit : ‘‘ça marche les affaires ?’’. Je pensais que le gars voulait me vendre quelque chose. Je croyais que c’était un représentant commercial de Tropico. Moi je le connaissais pas Michel Destot ! »



Denis (au comptoir) réside dans le foyer à côté, La Boussole.

« À l’âge de six ans les services sociaux m’ont placé dans les fermes dans des familles d’accueil. Ensuite j’ai travaillé dans des entreprises de nettoyage. Je commençais à 4h du matin et je terminais à 15h. J’ai fait 32 mois d’armée dans les commandos de parachutistes. Je suis à la retraite, je me balade, j’essaie de m’occuper comme je peux. Je me rappelle qu’en 1995 avec des copains on a squatté la place de Verdun sous des tentes. On demandait à avoir un lieu où se réunir, on est restés trois mois en plein hiver et finalement on a obtenu ce qui s’appelle aujourd’hui Le Fournil.  »



Antony, 74 ans, habite la Villeneuve.

«  Je distribuais Le 38 dans le quartier. J’avais un petit chariot pliant et je remontais les rues. Le lundi je distribuais Le 38 immobilier, le mardi Le 38 affaires et le mercredi c’était que de la pub et j’étais pas bien reçu ce jour là ! Je marchais six heures par jour. Avant y avait moins de digicodes, on avait une clé de facteur. On avait 350 à 400 kilos à récupérer au dépôt qu’on distribuait ensuite. On était théoriquement payé au Smic horaire, mais tout seul c’était pas possible. On avait aussi des contrôles. C’était des sacrés loustics, ils passaient après nous vérifier ce qu’on avait fait. J’ai fait ce boulot pendant 14 ans. Je suis parti à la retraite en 2003, que j’ai célébrée ici d’ailleurs. »



Bruno et sa fille habitent dans le quartier.

« On vient de temps en temps avec la petite boire un sirop et un café. J’aime bien l’ambiance, le côté personnalisé du bar et l’accueil de la tenancière. (Pendant ce temps-là, au comptoir, Hélène chante : « tombeueu la neiiigeeu »). Le prix du café ici est imbattable mais je ne viens pas ici pour le prix vu mon niveau socio-économique. Je suis psychiatre, je vais pas me plaindre. Ici c’est pas pasteurisé, c’est humain, y a une présence, un style, ça compte aussi que ça ne soit pas une franchise. Même si on va aussi parfois à la Caserne de Bonne manger une pizza, c’est un peu flippant d’imaginer que tous ces petits bars disparaissent un jour. Je fais partie de ce qu’on appelle les bobos, mais je ne dis pas ça négativement. Moi j’ai envie de me mélanger, sinon c’est sinistre. »