Accueil > Été 2025 / N°77

La vie d’un café-tabac dans un petit village

La bascule entre deux époques

Son nom porte une trace de la vie passée dans le Sud-Grésivaudan, quand des « bascules publiques » servaient à peser les marchandises ou les animaux dans les véhicules. Depuis, les animaux ont été globalement remplacés par les noyers, mais le café tabac La Bascule est resté, seul commerce de la petite commune de Cras, à cinq kilomètres de Tullins. Depuis deux ans, Bernard a laissé les manettes de ce charmant lieu, nouveau point de vente du Postillon, à Mehdi. Entre disparition de la paysannerie, transformation des lieux de sociabilité, fuite du luxe parisien et braquages, leurs témoignages permettent de basculer dans des dimensions inattendues.

«  À 23 h 15, quand je sors annoncer aux clients en terrasse que j’allais fermer, je vois une voiture qui arrive très vite. Je pensais qu’ils se dépêchaient parce qu’ils voulaient acheter des clopes avant la fermeture. Mais quand je vois les quatre portes s’ouvrir et sortir des cagoulés avec des fusils à pompe, j’ai compris.  » Cet automne, La Bascule a fait partie des nombreux tabacs braqués en Isère. C’était le 12 octobre. Sept mois plus tard, le jeune Mehdi, à peine trentenaire et gérant du lieu, a encore toute la scène en tête.

« Il y en a un qui a pris le téléphone de tout le monde, deux autres sont partis directement vers le stock, avec des sacs poubelles. Ils ont forcé ma cousine à ouvrir la caisse. Ils sont allés chercher Bernard en haut et l’ont fait descendre en boxer pour qu’il indique où était le coffre. Mais nous on n’a pas de coffre. Alors ils sont partis avec 3 000 euros en espèces et toutes les cigarettes.  » Depuis, pas de nouvelle des quatre cagoulés. La police lui a juste appris que trente minutes après leur départ, une voiture cramait à La Buisse, à côté de Voiron.

Début mai, rebelote : nouveau braquage, même s’il était plus « soft », sans arme et s’est soldé par la perte de « seulement » une centaine d’euros. Pour faire partir les deux gars, Mehdi a quand même dû se battre et s’est pris un coup de poing dans la figure.

Dans sa vie d’avant, Mehdi avait à faire avec d’autres types de loustics : « J’ai vu Brigitte Macron, Edouard Philippe, le roi du Maroc, Diam’s… j’ai vu plein de monde.  » Après des études en hôtellerie, Mehdi a bossé comme vendeur dans des magasins de fringues très huppés à Paris, Bon Marché ou Dior. Mais à un moment, ça l’a « saoulé » et il voulait rentrer vers sa Savoie natale. « J’ai trouvé un boulot à l’aéroport de Genève, mais le Covid est arrivé et tout est tombé à l’eau.  » C’est à ce moment que Bernard, qu’il connaît « par des amis et de la famille en commun » lui a proposé de reprendre la Bascule.

Jusqu’au Covid, c’est donc Bernard qui officiait derrière le comptoir. Enfin, quand il n’était pas sur sa ferme. « Quand ma mère est morte en 2011, j’ai continué à tenir le bar un peu à ma façon. Quand je rentrais du champ le soir j’ouvrais, s’il faisait pas beau j’ouvrais. Le dimanche aussi j’ouvrais. J’aimais bien parce qu’on voyait du monde. » Si, la soixantaine passée, Bernard ne se voyait pas suivre ce rythme effréné pendant encore longtemps, ça lui faisait mal d’imaginer le commerce fermé.

La Bascule, c’est une grande histoire familiale. Ce sont les grands-parents de Bernard qui, en 1927, ont acheté une licence pour ouvrir un café au rez-de-chaussée de leur habitation. Les souvenirs d’enfance du petit-fils permettent un sacré voyage dans le temps : «  À l’époque ce n’était pas le seul commerce, il y avait aussi une épicerie à côté. Ma grand-mère faisait à manger pour des banquets et des festivités, avec des choses de la ferme : nos canards, nos courges et d’autres produits du coin. Ou bien elle cuisinait le gibier pour les chasseurs. Mon grand-père, le samedi soir et le dimanche matin, coupait les cheveux des gens, qui jouaient à la belote en attendant leur tour. Il y avait aussi pas mal de commerçants ambulants : je me souviens d’un tailleur qui mangeait avec nous à la cuisine tous les vendredis. Avec sa voiture, il allait dans les fermes prendre les mesures pour les chemises puis revenait les livrer. Le boulanger passait tous les jours et le poissonnier, une fois par semaine. On prenait des poissons pour les gens qui habitaient dans les coteaux, on les gardait pliés dans un journal, puis le lendemain c’est le facteur qui les leur montait.  »

Bernard raconte le Sud-Grésivaudan d’avant : « À l’époque, dans les villages, il y avait beaucoup de bistrots comme ça, tenus par des gens qui avaient en même temps une petite ferme. Les gens avaient des poules dans la cour, des chèvres et tout le monde tuait son cochon. Quand ils tuaient des cabris, ils les amenaient pour les vendre à Grenoble et les peaux servaient à faire des gants. En allant à Tullins, les collines étaient toutes en vignes, les bistrots servaient du vin du pays. Des vignes aujourd’hui, il n’y en a plus : tout le monde est passé au noyer, même moi.  » Bernard aussi avait des animaux : «  J’adorais ça !  » Mais suite à un feu dans l’étable en 2002, il a fait le « choix de ne pas garder les animaux et de planter plus de noyers ». «  Maintenant on dit “exploitant agricole” avant on disait “cultivateur”. Mais moi c’est dire que je suis paysan que j’aime bien. Par contre “nuciculteur” j’aime moins…  »

Si Bernard a toujours été plus paysan que barman, Mehdi tient par contre La Bascule à plein temps, sept jours sur sept, ne fermant que quelques jours par-ci par-la pour prendre des vacances. Avant d’ouvrir, Mehdi a profité de la fin des périodes de restriction sanitaire pour faire des travaux, repeindre, mettre un comptoir au lieu de simples tables de cuisine. « Après la vie parisienne, c’était un peu dur… Mais maintenant je suis content, j’ai développé plein de choses.  » Comme tous les tabacs, Mehdi se diversifie énormément : « Je peux vendre des jeux, de l’alcool le soir et des boissons à emporter. J’ai mis aussi une borne Free et un point relais Amazon », même si ce dernier n’a pas vraiment l’air d’être un bon plan : « Ils me donnent 35 euros par mois et le machin doit consommer presque autant en électricité. »

Depuis le premier braquage, le café-tabac ferme vers 21 h 30 plutôt que 23 h, mais fait quand même le plein pour l’apéro, notamment pour les acheteurs tardifs de cigarettes des environs, jusqu’à Tullins ou Poliénas. Et puis il y aussi les repas occasionnels : «  J’en fais seulement sur commande, pour des groupes, parce que je préfère faire de la vraie cuisine, avec des produits frais, plutôt que d’avoir plein de trucs dans le congélateur pour rien. Pour les gros groupes, des membres de ma famille viennent de Chambéry pour m’aider, en prenant le train jusqu’à Tullins, et le plus souvent on fait un couscous.  » Le soir du braquage, il y avait eu un gros repas avec des saisonniers travaillant à la récolte des noix. « S’ils sont venus quand c’est ouvert, c’est parce qu’ils savent que quand c’est fermé, il y a des alarmes, des fumigènes qui explosent...  » Malgré les coups au moral que lui ont infligé ces attaques, Mehdi est déterminé à faire perdurer ce dynamique lieu de vie : «  Ça devient compliqué, mais je vais continuer. Je n’ai pas le choix.  »