Accueil > Été 2013 / N°21

« On est déjà dans une cuvette très polluée »

Bernard et Joëlle sont maraîchers à Sassenage, leur terrain s’étend entre le chemin du Drac et le chemin du Néron. Les deux hectares qu’ils possèdent sont situés sur la zone de l’Argentière - au cœur du projet des Portes du Vercors - et devraient être entièrement récupérés par la Métro.
On a rencontré Bernard, dossiers sous le bras et remonté, à une réunion d’information sur le projet des Portes du Vercors. Quelques jours plus tard, assis par terre à côté de ses légumes, on a taillé le bout de gras ensemble, avec vue sur les trois massifs.

Peux-tu nous décrire la ferme sur laquelle nous sommes ?

C’est une exploitation familiale sur laquelle on travaille à deux avec ma femme, Joëlle. Ça fait quatre générations que la famille de Joëlle est dessus, plus de cent ans. On a deux hectares de culture en propriété et jusqu’à l’année dernière on avait un hectare en location en plus qu’on a rendu.
Le père de Joëlle était exploitant jusqu’à 2003 et à l’âge de prendre sa retraite, il a dit à sa fille : « Je te confie l’exploitation » et depuis on a repris l’exploitation ensemble. On ne fait que du bio, on a abandonné les produits phytosanitaires de type insecticide et les fongicides. On n’a pas souhaité par contre rentrer dans la démarche du label bio parce que pour moi ce label peut être utilisé de façon commerciale. On vend sur le marché de l’Estacade et en direct ici. On a développé depuis six ans une vente de type panier, mais ce n’est pas une AMAP.

Quand est-ce que vous avez été informés la première fois de ce projet de Portes du Vercors qui va urbaniser une partie de Sassenage ?

Je crois qu’on a eu le PADD [Projet d’aménagement et de développement durable] en 2004-2005, c’est un préalable au PLU [Plan local d’urbanisme]. À l’époque ils nous ont présenté un projet d’aménagement beaucoup plus modeste que celui d’aujourd’hui. Ça devait représenter un aménagement sur une quarantaine d’hectares et seulement sur Sassenage, on ne parlait pas à l’époque de la fusion avec Fontaine. Le bureau d’étude avait présenté un truc complètement aberrant contre lequel je m’étais élevé de façon vigoureuse.

À quel moment ça s’est accéléré ?

C’est une affaire qui a tellement traîné que tout se mélange un peu dans ma tête. On nous faisait venir à des réunions publiques pour nous dire à un moment que la première étude tombait à l’eau parce que les infrastructures étaient trop lourdes à supporter. Comme on était parti sur un R+1 [immeuble d’un étage], c’était pas faisable, donc le projet était abandonné. Après on nous présentait une nouvelle étude avec un R+3 et puis aux dernières présentations, on pouvait aller jusqu’à R+6. À un moment donné, on nous a dit que la seule collectivité capable de faire un projet comme ça, c’était la Métro [la communauté d’agglomération].

Qu’est ce qui vous inquiète le plus, de devoir arrêter cette exploitation ou de vous retrouver au milieu d’immeubles de six étages ?

Au départ c’était de devoir arrêter notre exploitation parce qu’on se plaît dans ce qu’on fait et qu’on aime notre cadre de vie. Et puis petit à petit, on observe que l’urbanisation en dehors de ce projet se développe à Sassenage parce qu’il y a encore des terrains constructibles. Des gens construisent leur maison, leur piscine et ont tous trois voitures qui se retrouvent garées sur le domaine public ou sur nos chemins agricoles. Ce qui fait que maintenant pour aller d’un terrain à l’autre, je suis obligé de sonner aux portes, de demander aux gens de ranger leurs véhicules et ça me prend un temps fou. Moi je travaille le samedi, le dimanche, tout le temps et les gens ont du mal à le comprendre. Ils veulent tous aller à la campagne mais ils n’en comprennent pas le fonctionnement.

Donc, au début vous ne vouliez pas partir et finalement...

On s’interroge. On voit très bien que les conditions de travail deviennent de plus en plus difficiles, maintenant on sait que la Métro peut aller jusqu’à présenter une DUP [Déclaration d’utilité publique] pour arrêter notre exploitation. Et puis la vie a ses aléas, on a subi tous les deux des problèmes de santé assez grave, ce qui fait qu’à un moment donné une exploitation à deux ça va, tout seul c’est très difficile. On a dû prendre du personnel pendant une période. Alors on se dit «  on travaille le samedi, le dimanche », mais qu’est ce qui va nous rester dans dix ans ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux vendre l’exploitation et profiter un petit peu de ce capital ?


Qu’est ce que tu penses de cet étalement urbain en cours ?

Pour nous c’est l’enfer, on est déjà dans une cuvette très polluée. On ressent tous les jours des gênes de plus en plus importantes, on a l’autoroute qu’on entendait plus à partir de onze heures minuit le soir et maintenant on l’entend plus seulement de trois à quatre heures du matin. On ne comprend pas bien qu’on puisse continuer d’urbaniser comme ça.

Qu’est ce que tu as pensé de la réunion avec le maire de Sassenage, Coigné, le 5 juin dernier (voir encart page précédente) ?

Là c’est de la politique. J’en pense rien. Les propos qui sont tenus sont ceux d’un maire qui est partagé entre son devoir de maire et puis celui d’essayer de contenter tout le monde. Ce qui est un peu choquant c’est qu’au départ c’est quand même bien lui qui a dit qu’il fallait qu’on fasse ça avec la Métro et qui aujourd’hui dit : « je ne suis pas d’accord avec l’ampleur que prennent les choses, je ne suis pas d’accord avec le nombre de logements, il faut que Sassenage reste un petit village ». Qu’est-ce qu’il faut croire là-dedans ? Il y a rien de clair dans la politique.

En tant que propriétaire, tu as été invité à une autre réunion le lundi 10 juin...

Il y avait un représentant de l’EPFL [Établissement public foncier local], c’est lui qui s’occupe de l’achat des terrains, la chargée de l’urbanisme de Sassenage, le maire et quelqu’un de la Métro qui n’est quasiment pas intervenu. Avant, en discutant avec des voisins j’ai appris que certains n’étaient pas convoqués à cette réunion. Je l’ai dit pendant la réunion que j’étais surpris que l’ensemble des propriétaires n’étaient pas conviés. Ils nous ont dit « mais quand il y a une indivision, il y a un représentant de l’indivision qui a été convoqué ». De quel droit et pourquoi ils ne convoqueraient qu’une seule personne ?

Qu’est ce qu’il s’est dit ?

D’abord, des gens ont découvert qu’ils étaient visés par ce projet, que c’était de leur maison qu’on parlait. C’était complément hallucinant. On était tous très en colère du fait de se faire destituer du droit de propriété, d’autant plus que cela est le fait d’un organisme aussi gros que la Métro. On se sent un peu petit à côté. Ils ont proposé 50 euros le mètre carré.

Ils ont donné des dates d’échéance ?

Ils nous ont parlé de trois tranches : «  la voie métropolitaine », ça commence vers la Poya à Fontaine et ça va jusqu’au pont des Martyrs, la deuxième c’est nous ici et la troisième plus loin. Le problème c’est qu’à partir du moment où ils vont déclarer la ZAC [Zone d’aménagement concertée], c’est à dire fin 2013, le projet sera lancé et donc il y a des choses qui vont se faire. Petit à petit, il y a des gens qui vont voir avancer les choses. On va être gêné par l’urbanisation de toute façon.

Et 50 euros le mètre carré, ce n’est pas acceptable ?

Non.

Pour quelles raisons ?

J’ai une très bonne raison : mon terrain, c’est un gagne-pain. Donc il a une autre valeur qu’un simple terrain puisque c’est là-dessus qu’on travaille. Si t’as jusqu’à 30% de la surface de tes terrains concernés par la DUP, ils ont un barème pour t’indemniser. Mais là, nous on est touché à 100% donc il n’y a pas de barème. C’est aberrant. Ils ont proposé 50 euros le mètre carré pour monsieur Tout le monde mais ils nous ont rien proposé de plus pour nous pour le moment. Parce que leur discours c’est « continuez votre exploitation et quand vous serez à la retraite, on vous la prendra », en clair c’est un peu ça.


Vous êtes quelques-uns à vouloir monter une association, dans quel but ?

Avec des voisins, ça fait des années qu’on réfléchit, qu’on discute entre nous de ce projet des Portes du Vercors. L’idée de monter une association a été lancée il y a quelques mois et je pense que ça va se faire. Il faut qu’on négocie les prix qu’ils nous proposent.

Votre association, ce n’est pas pour vous opposer à ce projet ?

Non, ce n’est pas le cas. Parce que j’ai bien conscience que l’urbanisation se fait petit à petit et ça serait de l’utopie que de vouloir lutter contre. Mais pour contenter un petit peu tout le monde, pour garder un certain cadre de vie, il faut qu’on ait le choix entre rester là ou pouvoir avec l’argent qu’on va nous donner retrouver quelque chose ailleurs. Je ne sais pas exactement ce que voudra faire l’association mais personnellement je ne veux pas m’opposer à ce projet, mais rentrer dans la négociation avec la Métro pour qu’on obtienne une meilleure revalorisation de nos biens.

Ce projet de Portes du Vercors va-t-il se faire selon toi ?

Il est inévitable.

Dans dix ans vous ne serez peut-être plus là... Si vous vendez les terrains vous voulez rester ici dans votre maison ou partir ?

Quand t’as vécu ici avec le cadre qu’on a, je me vois difficilement être là dans ma maison avec les gars autour dans leur immeuble. Quand t’as gratté la terre, tu as toujours besoin de gratter la terre, t’as ça dans la peau, on aura besoin d’un bout de jardin.