Accueil > Avril-Mai 2017 / N°40

Arnaque éthique au Crédit coopératif

Au Postillon, comme plein de gens à la recherche d’une banque « moins pire », on a un compte au Crédit coopératif. On n’a jamais eu beaucoup d’illusions sur cette banque, mais on croyait jusqu’à peu que cette structure se tenait quand même un peu éloignée des affres du capitalisme moderne. Sur le site internet de cette «  banque coopérative et engagée », on peut d’ailleurs lire qu’elle agit pour « une société où l’homme et son environnement priment sur le capital ». 
Alors on est allé voir de plus près. Et patatras. Les «  investissements socialement responsables » que propose la banque servent en fait à financer des entreprises comme Coca-Cola, Carrefour et Vinci. La « finance collaborative » permet avant tout à des riches de payer moins d’impôts, et comme toutes les autres banques, le Crédit coopératif pousse aussi ses clients à s’endetter.

« Des clients à forte utilité sociale », «  des produits bancaires pour agir », la communication du Crédit Coopératif fait rêver. Pour votre épargne, la «  banque engagée » vous propose par exemple des «  produits » labellisés ISR (Investissement socialement responsable). En général il s’agit de placer de l’argent dans une enveloppe d’assurance-vie ou un PEA (Plan d’épargne en actions) pour défiscaliser vos revenus. Ces produits financiers sont conçus par Ecofi, une filiale du Crédit coopératif.

« Épargne Éthique Actions » : un joli nom pour faire croire que votre argent est entre de bonnes mains. Sur le site d’Ecofi, Tony Boisseau, « Gérant Analyste Quantitatif » nous assure en costard cravate : «  Épargne Éthique Actions est une Sicav qui, dans le cadre d’une gestion dynamique, pratique une gestion socialement responsable (ISR) engagée (...). La Sicav n’investit pas dans les entreprises qui produisent ou commercialisent des armes de guerre. »
Une Sicav actions, c’est en gros un pack d’actions. Une action, c’est une part de la propriété d’une entreprise qui est placée en bourse. Acheter des actions renforce la valeur de l’entreprise et vous permet de percevoir en retour une partie de ses bénéfices (les dividendes).
Mais quelles sont les principales entreprises soutenues par cette Sicav « éthique » ? L’arrêté comptable de février 2017 du portefeuille de ce produit (document disponible sur Internet) nous apprend qu’il s’agit des géants du secteur financier (ING, AXA, Allianz), de la chimie (BASF), de la pharmaceutique (Sanofi), du gaz de schiste (Repsol) et même un peu de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes avec la multinationale Vinci. Mais vous n’avez rien vu : malgré l’engagement à propos des armes de guerre, cette Sicav investit également dans Siemens et Schneider Electric qui produisent directement pour l’industrie militaire. Schneider se vante même d’être une référence dans le domaine des lance-missiles de sous-marin nucléaire et des systèmes de contrôle pour missiles nucléaires.

Cette Sicav constitue 34 % de l’argent placé dans un autre fonds de placement « Faim et développement ». Si vous mettez votre argent ici, c’est sûrement que vous avez du cœur. D’ailleurs la page d’accueil du site de la banque proclame : «  mon épargne est solidaire depuis plus de 30 ans ».
Le reste de la présentation est un conte de fées : «  La faim et la pauvreté ne sont pas une fatalité : avec le fonds commun de placement Faim et Développement, je peux soutenir des projets qui œuvrent pour le développement des pays du Sud. » Mais dans quelles entreprises investit ce fonds ? Beaucoup de grands noms : en pointant le portefeuille d’actions et d’obligations on tombe sur Coca-cola, Danone, Heineken, Carrefour, LVMH (secteur du luxe made in France en Bulgarie), Christian Dior, Unilever (souvenez-vous des licenciements boursiers des Fralib), EDF, EADS (toujours dans l’armement), BMW, L’Oréal, BNP, Société Générale et même Bolloré, le roi de l’huile de palme. Oui, vous avez bien lu : en finançant ces multi-nationales, ce fonds est censé lutter contre la faim. Le terme « développement » s’applique-t-il d’abord aux bénéfices des actionnaires ?
Toujours aussi étrange : un autre fonds de placement est baptisé « Agir avec la fondation Abbé Pierre ». Sa raison d’être ? «  Le mal-logement doit se combattre sur tous les fronts ». Cette fois-ci, on peut remarquer que 6 % des actions achetées sont celles de la Solifap (Société d’investissements solidaires de la fondation Abbé Pierre). Pour le reste, par contre, on a du mal à voir le rapport avec le mal logement : on retrouve Ford, APRR (Autoroutes Paris Rhin-Rhône), Mercedes, Bureau Véritas, Unicrédit, Air liquide, etc. Que des amis des sans-abris.

Comment de telles aberrations « éthiques » sont-elles possibles ? On a essayé de poser la question au service presse du Crédit coopératif, qui n’a pas daigné nous répondre. Un ami banquier nous a par contre expliqué : « en fait personne ne cherche à quoi sert l’argent des fonds de placement. Tout le monde reste sur la communication, sans aller voir le détail des mouvements boursiers. Je suis persuadé que la majorité des conseillers financiers du Crédit coopératif doivent croire sincèrement au côté éthique des fonds de placement “Faim et développement” ou “Agir avec la fondation Abbé Pierre” ; parce qu’ils ne sont jamais allés gratter derrière la communication. »

En dehors des méandres de la Bourse, il y a d’autres solutions pour épargner au Crédit coopératif : c’est la fameuse finance participative ou crowdfunding. La banque se targue d’être « initiateur de la finance solidaire » afin de « participer à sa manière au développement d’une économie plus humaine et plus innovante ».

Concrètement, il faut payer des frais pour investir directement dans des «  projets sélectionnés ». La solution est intéressante pour les riches car elle permet de réduire ses impôts. Prenons un exemple : avec le Crédit coopératif et son partenaire Wiseed, « la plateforme pour les jeunes entreprises », vous pouvez participer au capital d’Altern’ Mobil. Ce «  leader français de la livraison en centre ville en véhicules électriques et triporteurs » est un des nombreux sous-traitants pour DHL et DPD. Cette petite boîte aide donc les géants de la logistique dans leur stratégie d’externalisation et d’éclatement des collectifs de travail. En parcourant le compte Facebook d’Altern’Mobil, on apprend qu’ils sont fiers de faire travailler leurs livreurs par moins 7° sans chauffage (voiture électrique oblige), qu’ils n’aiment pas payer les cotisations sociales et que le gérant s’est acheté une Tesla modèle S (90 000 euros minimum).
Pour ce soutien à une « économie plus humaine », vous serez récompensé par une réduction fiscale de 18 % et une réduction de votre impôt sur la fortune (ISF) de 50 % des sommes investies. Le rendement est assez aléatoire et dépend surtout de la faillite ou non de l’entreprise. L’intérêt de ce système est avant tout d’aider les riches à payer moins d’impôts pour faire payer à la collectivité les risques pris par les start-ups du nouvel esclavage collaboratif.

Et sinon, comment s’engage la banque « responsable » ? Il y a bien entendu les classiques livrets défiscalisés. « Avec le Livret A, je finance la construction de nouveaux logements sociaux, et j’agis pour l’accès de tous à un logement décent » assure le Crédit coopératif. Belle présentation, sauf que ce n’est pas la banque qui décide et gère ça mais l’État et la Caisse des dépôts (en en plaçant d’ailleurs une partie en bourse). Quelle que soit la banque, un Livret A finance le logement social, c’est un des rôles historiques de ce livret créé en 1818.

Comme toutes les autres, la «  banque engagée » ne veut pas voir seulement ses clients épargner, mais désire aussi leur filer des crédits. Sur le site internet, on peut trouver cette annonce : «  envie d’un canapé neuf pour le salon ? Avec le prêt à la consommation, je peux financer toutes sortes de projets. Un excellent moyen de conserver mon épargne ». Aussi fou que cela puisse paraître, la solution la plus saine financièrement si vous avez de l’épargne c’est de l’utiliser au lieu de faire un crédit. Mais en gardant de l’argent de côté, c’est plus juteux pour la banque car elle se rémunère sur votre encours d’épargne en même temps qu’elle encaisse les intérêts du crédit.

L’incitation du Crédit coopératif est totalement cynique pour une banque se proclamant «  éthique ». À l’échelle de la structure bancaire, la logique d’endettement consumériste est assumée et poussée par le Crédit coopératif et ses sociétaires, tout comme ses investissements soi-disant « éthiques » dans les grandes multinationales. De quoi animer la prochaine assemblée générale régionale qui aura lieu jeudi 12 mai à 15h30 à la Belle électrique, à laquelle sont conviés tous les titulaires de compte ? Réponse au prochain numéro.