Accueil > Printemps 2014 / N°25

Lettre à Alexis Jolly, candidat du Front national à Echirolles

Comment j’aurais pu être sur la liste du FN

Lettre à Alexis Jolly, candidat du Front national à Echirolles.

Salut Alexis,
On s’est vu quelques fois, on a échangé quelques mails, et pris l’habitude de se tutoyer. On se connaît à peine, et pourtant je t’écris une lettre, à l’ancienne. À l’époque de Twitter, Facebook et compagnie, je ne sais pas si un jeune homme comme toi, de vingt-trois ans, reçoit beaucoup de lettres. Mais j’espère que tu prendras le temps de la lire. Alexis, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Je t’ai menti. Voire même : je me suis bien foutu de ta gueule. Rien de bien méchant, c’était pour la bonne cause. Laisse-moi t’expliquer.

La première fois que j’ai entendu parler de toi, c’était en lisant le journal, ou tu présentais ta candidature au nom du Front national pour les élections municipales à Échirolles. Tu m’as bien fait marrer, en racontant des énormités de façon décomplexée. Car en fait tu habites à Seyssinet-Pariset et tu connais à peine Échirolles. « Alexis trouve qu’il y a ‘‘beaucoup de choses à faire’’ sur la commune. Il la connaît un peu car ‘‘comme tous les jeunes, je viens au cinéma ! Et puis il y a un McDo, le bowling, quelques entreprises (sic), des quartiers neufs’’. » (Le Daubé, 30/03/2013) C’est ta candeur et ta naïveté qui m’ont attiré : tu n’es pas encore passé à l’école de la langue de bois, alors tu dis les choses comme elles sont. Et donc tu assumes d’être candidat pour devenir maire d’une commune de 35 000 habitants que tu connais à peine. C’est une certaine forme de classe. Si, si je t’assure : tu assumes tout haut ce que d’autres politiques font tout bas.

J’ai donc eu envie de te rencontrer. Mais je ne voulais pas te demander un rendez-vous en tant que journaliste : je prétends mériter mieux que le premier correspondant de presse du Daubé venu. J’ai décidé de me faire passer pour un militant frontiste. J’ai contacté la fédération iséroise du Front national en arguant être un habitant d’Échirolles très intéressé par les idées du Front. La présidente, Mireille d’Ornano, conseillère régionale et candidate à Grenoble m’a fort logiquement renvoyé vers toi.
Après quelques messages électroniques, on a réussi à se parler au téléphone et là j’avoue : tu m’as surpris. Au bout de deux minutes d’échanges, tu m’as proposé d’intégrer ta liste. C’est quand même un peu cavalier. Tu apprendras sans doute avec l’âge la nécessité des préliminaires et le danger d’aller trop vite en besogne.
Bluffé, j’ai bafouillé, et t’ai dit avoir envie de te rencontrer avant de me décider.
Tu m’as donné rendez-vous un jour d’octobre juste à côté de ce fameux cinéma multiplexe Pathé, le plus grand attachement que tu as avec cette commune. Ton quartier général à Échirolles est un de ces restaurants modernes, toujours un peu vide et tristounet. Tu m’as raconté rapidement ta vie, le BTS d’aménagement paysager que tu as arrêté l’été dernier, ton job de livreur de magazines dans les stations de ski, tes parents militaires frontistes frustrés de ne pas pouvoir militer, ton adhésion au Front à dix-huit ans, et ton envie précoce de te lancer corps et âme dans la bataille militante. Tu aurais préféré candidater à Seyssinet-Pariset, là où tu habites (chez tes parents), mais Mireille d’Ornano n’a pas voulu : elle t’a demandé de te lancer à Échirolles, pour t’ « implanter là-bas sur le long terme ». La stratégie du Front est de se concentrer sur les villes ouvrières plutôt que sur les villages. En pleine conquête de l’électorat populaire déboussolé, il est plus porteur de se présenter dans le bastion communiste échirollois plutôt que dans la tranquille bourgade plutôt bourgeoise de Seyssinet-Pariset. Ces visées tactiques conduisent ainsi un certain Antonin Sabatier, habitant Bernin, une des communes les plus riches du département, à se présenter à Fontaine pour le Front national, à vingt kilomètres de chez lui. Les parachutages sont légion en politique, mais avoue que c’est quand même un peu ridicule.

Pour toi, il n’y a que quelques kilomètres entre Seyssinet-Pariset et Echirolles, mais tu as quand même dû te trouver une adresse. Ce fut simple : un adhérent frontiste, qui « a peur d’être sur la liste parce qu’il habite dans un quartier chaud et qu’il craint des représailles », t’a fait un bail gratuit. Pour ne rien te cacher, j’ai presque fait pareil : je me suis trouvé une fausse adresse sur échirolles.
J’aurais aimé te poser plein de questions, mais tu n’étais pas là pour papoter, juste pour me convaincre de faire partie de la liste. Tu m’as dit qu’il y avait beaucoup de gens intéressés par le Front sur Échirolles, que tu avais presque 39 noms mais qu’il t’en manquait encore quelques-uns, pour « être sûr en cas de désistement » ou « pour être honnête, j’ai un peu peur que certains ne tiennent pas jusqu’en mars. Certains sont très vieux. C’est la première fois qu’il y aura une liste depuis 1995, donc je travaille sur la quantité, pas sur la qualité. Les quatre-cinq premiers noms sont importants, après il n’y a pas beaucoup d’enjeu ».
Si je t’intéressais, c’est donc pour faire « quantité ». Tu ne t’es d’ailleurs jamais soucié de ma « qualité » : tu ne m’as presque jamais posé de questions et m’as laissé sortir un tas de salades sans moufter. Je t’ai fait le coup du déçu-de-la-gauche-qui-n’assume-pas : laborieusement je t’ai expliqué que je venais d’une famille et d’un milieu social de gauche, que j’étais intéressé par les idées lepénistes depuis longtemps, que je voulais filer des coups de main mais que je n’étais pas prêt encore à mettre mon nom sur une liste. Tu m’as écouté poliment avant d’insister : « je pense que ce serait vraiment bien qu’un jeune comme toi soit sur la liste. Si tu ne veux pas être reconnu, c’est pas grave, il n’y a pas besoin de donner une photo et tu peux mettre ton deuxième prénom ». Devant tant d’enthousiasme, je n’ai pas réussi à te dire définitivement « non » et t’ai assuré que j’allais réfléchir encore.

Une demande insistante

Trois mois plus tard, le 21 janvier, tu es revenu à la charge, par mail : « il me manque finalement deux hommes pour boucler ma liste. J’ai deux personnes d’une même famille qui ont déménagé, et par conséquent ils ne peuvent plus être candidats sur ma liste. Alors je me tourne vers toi, en espérant que tu puisses accepter de t’ajouter sur la liste pour remplacer l’un de ces deux hommes, afin que la liste soit bouclée au plus vite. Peux-tu me tenir au courant s’il te plaît ? ». Deux jours plus tard, tu renchérissais : « Je me permets à nouveau d’insister, si tu acceptes de t’ajouter sur la liste, je serai prêt vendredi pour la valider en préfecture et le plus gros de la campagne sera fait ! Alleluia ». Bienheureux le candidat frontiste aux élections municipales de 2014. Le « plus gros de la campagne » consiste à trouver des noms de colistiers, le reste (tractage, affichage, et autre travail militant) étant secondaire. Vous avez de la chance au Front national : la promotion de vos idées est assurée par les médias et par la médiocrité de la classe politique. C’est ainsi que toi, jeune homme de vingt-trois ans, vas sûrement recueillir autour de 20 % des suffrages à Échirolles, commune où tu n’habites pas et que tu connais à peine. Avoue que c’est pratique : tu n’as presque pas besoin de faire des efforts, d’aller à la rencontre des habitants, de débattre de tes idées. En même temps, cela ne doit pas être très gratifiant non plus : aujourd’hui un manche à balai avec l’étiquette « Bleu Marine » pourrait recueillir un cinquième des suffrages dans une ville comme Échirolles.

À ta décharge, Alexis, c’est vrai que la constitution de la liste a l’air d’être un sacré chemin de croix. À Fontaine, le candidat Bleu Marine venant de Bernin n’a pas eu la partie facile : le 16 février, la présidente iséroise du Front national envoyait un mail aux adhérents : « Bonjour cher(e)s ami(e)s. Je recherche des personnes payant des impôts fonciers sur Fontaine afin de pouvoir terminer la liste de notre candidat pour les municipales. Je remercie par avance nos ami(e)s qui voudront bien répondre à cet appel pour la sauvegarde de la France ». À Saint-Martin-d’Hères, le candidat Mungo Shematsi a finalement jeté l’éponge faute de colistiers, et a déménagé à... Échirolles pour devenir le numéro 3 de ta liste. À vrai dire, il semble qu’il n’ait jamais vraiment envisagé de conduire cette liste, bien qu’il ait fait l’objet de multiples articles dans Le Daubé et sur des sites d’informations, notamment autourla compatibilité entre son passé de réfugié politique congolais et celui de tête de liste FN. Car quand nous nous sommes rencontrés en octobre 2013, tu m’avais assuré que les premiers noms de ta liste étaient des « gens sérieux » et que le numéro 3 était « prof d’économie », soit la profession déclarée de Mungo Shematsi. Tout laisse donc à penser que le parti avait décidé depuis longtemps de ne pas présenter de liste à Saint-Martin-d’Hères. Si la candidature de Mungo Shematsi a été maintenue jusqu’à fin février, c’était sûrement pour montrer que le Front n’était pas « raciste » et pour faire croire qu’il allait être présent dans un maximum de villes.

Le 26 janvier, tu me relances encore : « Après avoir épuisé toutes les pistes possibles, je n’ai toujours pas pu malheureusement trouver ces deux personnes manquantes. Par conséquent, je n’ai une nouvelle fois pas d’autre choix que de te supplier de t’ajouter sur notre liste, ceci afin que tout le travail que nous avons accompli depuis des mois n’ait pas été vain, et pour permettre aux milliers d’Echirollois qui espèrent beaucoup de nous, de voter pour notre liste du Front National. Voila j’espère que tu accepteras car tu es mon dernier espoir, et que beaucoup de personnes t’en seront reconnaissantes ». À ce moment, je t’avoue avoir hésité. J’aurais pu céder à tes supplications, te dire « ok banco », signer avec mon pseudonyme le papier que tu m’avais montré qui ne nécessitait aucune photocopie de carte d’identité ou document officiel, et attendre ensuite que la préfecture refuse ta liste, à cause de mon faux nom. Au dernier moment, ça aurait pu te mettre dans un sacré merdier et tu n’aurais peut-être pas eu le temps de trouver un nouveau colistier. J’ai hésité un peu avant d’abandonner cette idée. D’abord parce que je ne suis pas de ceux qui pensent que face à la montée du Front national et de ses idées, il faille réagir par l’interdiction, ou dans ce cas-là le sabotage : qu’il n’y ait pas de liste Bleu Marine à Échirolles n’aurait pas empêché des milliers d’Échirollois de penser comme le Front national. Si j’avais eu envie de te rencontrer et de prendre ma carte au Front, c’était pour essayer de comprendre. Comprendre ce qui te motive, toi avec ta tête d’angelot de vingt-trois ans, à mener ce combat. Comprendre qui sont les militants de base du Front national, d’où ils viennent et comment ils s’organisent. Savoir s’il s’agit de dangereux fascistes en puissance - comme le répètent en boucle certains militants de gauche -, de paumés de tous horizons, d’anti-libéraux convaincus par le demi-tour idéologique récent du Front (voir le dossier du journal Fakir n°63, décembre 2013), de nostalgiques de l’Algérie française, ou un peu de tout ça.

Pas de local, pas de réunions, pas de militants

Lors de notre premier rendez-vous, alors que je t’avais annoncé que je désirais rencontrer les autres militants échirollois, tu as tout de suite calmé mes ardeurs : « en fait, il n’y a pas de groupe local à Échirolles. On n’a pas de local, il n’y a pas de réunions. Pour monter la liste, c’est moi qui me débrouille tout seul.

  • Tous ceux que tu as mis sur ta liste ne se connaissent pas ?
  • Pour la plupart, non. Peut-être qu’on fera une rencontre une fois que la liste sera déclarée mais c’est pas sûr.
  • Mais personne ne milite pour le Front national sur Échirolles ?
  • Juste sur Échirolles, non. Sur l’agglomération grenobloise, on est surtout une dizaine de jeunes bien motivés. On fait un ou deux collages par mois et des tractages de temps en temps ».

À force d’entendre parler à longueur d’articles de « la montée du Front national », j’avais de plus en plus l’impression que ce parti était une force politique importante et que ses sections locales regorgeaient de militants prêts à en découdre. En réalité, pour une agglomération de 400 000 habitants, il y a « une dizaine de jeunes » actifs et quelques vieux pour les encadrer : on est loin d’une grande vague bleu marine.

Tu m’as quand même invité à deux « distributions de tracts », sur des marchés échirollois. Celle où j’ai pu me rendre avait lieu un dimanche de décembre au marché de la Ponatière, dans un « quartier » d’Échirolles. Lors de notre rendez-vous, tu m’avais prévenu : « on va aller sur le marché de la Ponatière, mais au moins à dix, pour être bien protégés parce que c’est un quartier chaud.

  • Pourquoi ? Il y a souvent des agressions ?
  • Moi, je n’en ai jamais eu. Mais ça peut arriver. Mais j’ai pas peur, même si je risque de me faire planter en distribuant un tract sur un marché ». La distribution était prévue de dix heures à midi, je suis arrivé à dix heures vingt-cinq. Toi et les sept personnes qui t’accompagnaient étiez déjà en train de partir du marché. « C’est bien, on a distribué des tracts, les gens les ont pris, mais là ça suffit. Maintenant, on va aller boîter [NDR : distribuer des tracts dans les boîtes aux lettres] ». En fait on est restés sur le trottoir à discuter mollement, en repoussant sans cesse la session de « boîtage ». J’ai essayé d’engager la discussion avec deux jeunes autour des possibles « agressions » lors des distributions de tracts. « Oh faut pas avoir peur, de toute façon ce ne sont que des gamins antifas, dès que tu gueules plus fort qu’eux, ils partent en courant ». On est restés un moment sur ce trottoir sans se dire grand chose. Ils ne sont pas très bavards, tes collègues, et comme je ne voulais pas éveiller les soupçons, je n’ai pas insisté. Je me disais – à tort – qu’on ferait ensemble d’autres marchés d’ici mars : tu n’as pas organisé d’autres tractages à Échirolles. Au bout d’une demi-heure à ne pas savoir où me foutre, je suis parti. J’avais déjà fait quelques séances de tractage foireuses dans ma vie, mais celle-là a battu tous les records.

Une galette avec Jean Marie

Le 10 janvier, j’ai été invité à venir manger la galette des rois dans un hôtel de Grenoble en présence de Jean-Marie Le Pen. Après m’être inscrit par mail, je suis rentré sans problème, en présentant seulement ma carte d’adhérent au Front. En arrivant à l’hôtel je passe à quelques mètres du rassemblement « anti-fasciste », qui scande : « F comme fascistes, N comme nazis. À bas, À bas... ». À moi les fascistes, à moi les nazis, à moi la galette.

À l’intérieur de la salle, il y avait environ deux cents personnes, la plupart plutôt âgées, et une quarantaine de « jeunes », tout de même. Si je faisais de la sociologie de comptoir, je pourrais dire que le public présent est moins bourgeois que pour un meeting UMP ou une cérémonie des vœux du maire de Grenoble.
J’ai essayé de nouer contact avec mon voisin : il m’a dit qu’il venait d’Annecy, qu’il venait d’adhérer au Front, qu’il n’y connaissait rien. Un infiltré lui aussi ? Au bout d’une demi-heure, quand Le Pen est arrivé, tout le monde s’est levé et a applaudi. Le vieux est un tribun qui a récité ses gammes pendant une petite heure, où il a sauté d’une critique relativement juste de la mondialisation à des peurs hallucinées de « tsunami migratoire » et de « dislocation de la famille ». À la fin de son discours, pour la première fois de ma vie, j’ai chanté la Marseillaise à tue-tête entouré de deux cent personnes. J’ai fait tout mon possible pour éviter les flashs des journalistes.
Pendant que l’essentiel des militants se pressaient pour obtenir une photo avec le président d’honneur du FN, j’ai essayé de papoter un peu. J’ai croisé une vieille connaissance : on s’est salué sans se souvenir d’où on se connaissait. Ça m’est revenu après : c’était un ancien de l’association SOS parc Paul Mistral, assez présent au moment de la lutte contre la construction du stade des Alpes. Depuis cinq-six ans, il milite au Front et fait pas mal de collages.
J’ai aussi abordé un Échirollois que j’avais vu au tractage sur le marché de la Ponatière. Demandeur d’emploi, il était auparavant autoentrepreneur en informatique. Il aimerait bien faire du commerce avec l’Asie pour vendre des pièces informatiques mais se rend compte que « c’est pas très cohérent » parce que c’est la mondialisation « comme l’a dit Jean-Marie ». Lui et sa copine flippaient un peu de repartir parce que pour venir « c’était chaud » avec le rassemblement des « antifas ». J’ai entendu d’autres personnes ricaner à ce sujet, raconter comment ils étaient passés au milieu des gauchistes, ou pourquoi ces manifestants étaient ridicules.

Entre deux parts de galettes des rois, et deux verres de cidre, j’ai échangé quelques banalités avec une personne de Chambéry, un groupe d’Aix-les-Bains, un autre de Voiron : décidément à Grenoble on n’est plus chez nous, complètement envahis par des étrangers.
J’ai l’impression que sur les deux cents militants, il n’y avait pas beaucoup d’habitants de l’agglomération. Est-ce un hasard ? Le Front national ne colle pas trop avec l’image d’Épinal de Grenoble, ville de « gagnants ». Dans la légende que les élites locales entretiennent soigneusement, Grenoble, c’est l’innovation sociale, des groupes de citoyens plutôt engagés à gauche, plutôt heureux, qui mènent une vie réussie, sautant de leur boulot de profession supérieure à leur activité associative, en faisant un petit tour en montagne le week-end. L’image d’Épinal de Grenoble, ce sont les GAM (Groupes d’action municipale) d’Hubert Dubedout et ses héritiers revendiqués, Go-Citoyennenté et le Réseau citoyen. Sociologiquement, ce sont essentiellement des cadres, chercheurs, professeurs, agents territoriaux, graphistes, thésards de Sciences Po et d’ailleurs, maîtres de conférence. La liste « Grenoble, une ville pour tous », conduite par Éric Piolle et soutenue par le Parti de Gauche, les Verts, l’ADES, et le réseau citoyen, en est une illustration caricaturale.
L’image d’Épinal de Grenoble, ce sont des habitants qui ont une confiance inébranlable dans le « progrès » et dans tout ce qui est « innovant », qui se revendiquent « multiculturalistes » et « ouverts sur le monde », bref des gens qui croient en l’avenir, surtout parce que la vie leur sourit globalement.

Si ces gens-là prennent beaucoup de place, en tous cas dans l’espace médiatique, il reste beaucoup de « perdants » dans l’agglomération, qui subissent le monde moderne. Ce sont ceux-là que ton parti tente d’attirer, profitant du mépris latent des autres formations politiques pour la « populace ». Sur ta liste, que tu es finalement parvenu à clore, il y a – outre un tiers de retraités - presque uniquement des gens au statut modeste (aide-soignante, assistante maternelle, chef d’atelier, boucher, imprimeur, demandeur d’emploi). Cela symbolise un des plus grands échecs de la gauche et de l’extrême-gauche actuelles. Aujourd’hui, après quelques contorsions idéologiques, c’est le Front national le parti le plus « populaire ».
Pour lutter contre le fascisme, vaut-il mieux ressasser les mêmes slogans sur « le danger de l’extrême-droite » et « le retour des heures les plus sombres de notre histoire » ? Ou plutôt prendre le temps de comprendre cet échec et d’en tirer des enseignements ? Comprendre pourquoi le Front national parvient à détourner la colère des petites gens sur ses thèmes favoris que sont l’insécurité et les dangers de l’immigration ? Comprendre pourquoi aujourd’hui, dans les milieux pauvres, on ne parle plus de lutte des classes, d’anti-capitalisme, de la construction d’une société réellement socialiste (qui n’a rien à voir avec celle dirigée par le Parti socialiste) ?

Supprimer le FN et les autres partis

Pendant que tu présentais ta liste à une journaliste du Daubé, dans ton restaurant-QG d’Échirolles, entouré seulement de dix de tes co-listiers (les autres n’ayant pas pu venir selon toi), je t’observais. Pour un mec de vingt-trois ans, tu es plein d’aisance, tu présentes bien, tu bafouilles encore un peu mais presque plus. Tu es déjà président du FNJ 38 (Front national de la jeunesse) et l’un des cadres départementaux du Front national. Sur ton fil twitter, tu ne balances pas de blagues racistes ou homophobes. Tu assures tranquillement ta promotion et postes des messages très « responsables » du genre : « Autant je soutiens pleinement les pompiers quand ils sont les victimes d’agressions durant leur service. Mais je regrette profondément leur attitude contre les biens publics et la police ».

Si tu continues comme ça, un grand avenir t’est promis. Sans doute seras-tu conseiller municipal dès avril prochain. Peut-être deviendras-tu conseiller régional ou général, ou les deux, dans les années à venir. Si le vent qui souffle en faveur de ton parti s’accentue encore, tu pourrais décrocher, qui sait, un poste de maire ou de député.
Car c’est ça qui te fait sans doute rêver, Alexis : le pouvoir.
Moi, c’est ce qui me rebute. Notre monde crève de la lutte pour le pouvoir, de tous ces jeunes et moins jeunes qui se bataillent pour un strapontin, qui se chiffonnent pour un poste, pour avoir leur photo dans le journal et les honneurs de la République. Notre monde crève de gens comme toi, Alexis, même si tu as encore pour quelque temps – à la différence des élites locales - l’excuse de la jeunesse.
Faire de la politique, cela devrait vouloir dire se battre pour des idées, pas pour des postes. Tes idées ne sont pas tes idées, ce sont celles du parti : tu les ressors telles quelles dans tes tracts. Ton parti t’empêche de faire de la politique, c’est-à-dire de penser par toi-même. Là-dessus, c’est sûr : le Front national est un parti comme les autres.
La philosophe Simone Weil (rien à voir avec la femme politique) a écrit pendant la seconde guerre mondiale un petit texte intitulé Notes sur la suppression générale des partis politiques. Pour conclure, je t’en propose quelques extraits, en espérant que cela te donne envie de lire le reste : « Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité. Il en résulte que – sauf un très petit nombre de coïncidences fortuites – il n’est décidé et exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité (...) Presque partout, l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de la pensée. C’est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s’est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée. Il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques ».