Accueil > Oct. / Nov. 2013 / N°22

L’allumé du Pont-de-Claix

À vrai dire, jusqu’à peu, on ne s’intéressait pas - mais alors pas du tout - à la municipalité de Pont-de-Claix, ni à son maire socialiste Christophe Ferrari. Aux détours de quelques compte-rendus du conseil de la Métro (communauté d’agglomération), dont il est vice-président en charge du budget, on avait bien remarqué que le jeune homme avait l’air d’avoir des dents rayant sérieusement le parquet. Mais cela ne nous avait pas donné particulièrement plus d’envies que ça, trop occupés que nous sommes avec les spécimens qui nous gouvernent au nord de l’agglomération. Et puis un jour, au printemps dernier, on a reçu une lettre anonyme : «  Bonjour, je suis habitant à Pont-de-Claix, et vous écris pour vous faire part d’une affaire qui serait certainement censurée par les ‘‘grands’’ médias de notre département, étant donné qu’elle touche de très près à l’entourage du maire (socialiste). Or, Christophe Ferrari ne cache pas ses ambitions pour la présidence de la Métro en 2014, ne se servant au passage de notre commune que comme d’un simple marche-pied pour sa carrière... Peu de chance donc que les ‘‘journalistes’’ ne se risquent à froisser un personnage de cette ampleur...  » S’en suit la description de « l’affaire » en question avant de prévenir : «  Je ne peux pas me mouiller davantage : (…) au vu des méthodes employées, dignes de l’ex-URSS, je ne veux pas prendre de risque. (...) Bon courage à vous ! Un habitant indigné ».

Les lettres anonymes, c’est bizarre. D’un côté c’est excitant, de l’autre on aimerait rattraper l’auteur et lui dire : «  Vas-y reviens. Tu ne vas pas t’arrêter comme ça. Ne nous laisse pas tout seuls avec cette merde ». Mais ce n’est pas possible. Donc on a fait avec cette lettre comme avec d’autres, on l’a mise de côté, et on s’est dit qu’on s’y intéresserait plus tard, quand on aura le temps ou un stagiaire dévoué à occuper.

Quelques semaines plus tard, en pleine torpeur estivale, on croise une amie qui nous parle des dernières « folies » de Pont-de-Claix. Et puis un mail, qui nous invite à nous intéresser aux «  affaires louches » de cette « république bananière ».
Un rédacteur du Postillon, c’est comme un silex : il faut lui taper longtemps dessus pour qu’il se mette à produire quelque chose. Donc, on s’est finalement décidé à descendre la «  plus rectiligne avenue d’Europe », le cours Jean-Jaurès, pour aller humer l’air pontois.

Cet air n’a pas très bonne réputation : Pont-de-Claix est surtout connu pour sa plate-forme chimique, qui occupe le tiers de la surface de la commune et fait planer une menace permanente. Le reste est essentiellement occupé par des habitations, regroupant plus de onze mille personnes. Elle est une des communes les plus pauvre du département (selon le revenu moyen par habitant), et n’a pas véritablement d’atouts touristiques ni d’équipements «  attractifs ». Ceci n’empêche pas les pontois d’être ni plus ni moins heureux qu’ailleurs, mais contrarie les ambitions du maire Christophe Ferrari.

Ayant pris la mairie aux communistes en 2008, ce membre du Parti Socialiste a voulu qu’on parle plus de la commune pour assouvir sa soif de pouvoir. Sur le site de la mairie, l’édile explique qu’«  il faut désormais penser Pont-de-Claix comme une ville du XXIème siècle, comme la nouvelle centralité structurante des territoires des cantons de Vif et du Trièves, de la Matheysine et du Pays vizillois, au carrefour des trois sud ; une grande partie de la commune est aujourd’hui identifiée comme un espace préférentiel de développement à l’échelle de la région urbaine grenobloise, il fallait donner vie à une nouvelle ambition pontoise ».

Pour faire briller son territoire, Ferrari n’y est pas allé finement. Juste à côté de l’historique pont ayant donné son nom à la commune (une des sept merveilles du Dauphiné), un château d’eau était désaffecté. « En 2009, la municipalité a souhaité mettre en valeur cet ouvrage, tant sur le plan esthétique que sur sa fonctionnalité ». Résultat : le maire a décidé de le transformer en «  phare urbain », rien que ça. « Depuis le 13 juillet 2013, date à laquelle il s’est allumé aux couleurs de la fête, le château d’eau de Pont de Claix luit au cœur de la nuit, comme un phare au carrefour des routes du sud. (…) Un faisceau lumineux panoramique, installé au sommet du château d’eau, balaye à 360° le ciel de Pont de Claix et des communes avoisinantes jusqu’à 4 km ». Jusqu’à peu, les boîtes de nuit tentaient d’attirer le client avec un laser, aujourd’hui les communes recyclent cette technique pour se faire de la publicité.

En vous baladant à la Bastille ou dans les rues de Grenoble de nuit, vous vous êtes peut-être demandé quel était ce faisceau qui balayait le ciel vers le Sud. Vous avez maintenant la réponse : «  Le phare brillera donc tous les soirs, en été à partir de 22h30, en hiver à partir de 19h, pour une durée de trois heures : 10kWh sont nécessaires par heure de fonctionnement, ce qui représente pour une année une dépense de 100 euros » [1].

Les coûts des travaux (330 000 euros pour la rénovation et la mise en lumière selon la mairie) font un peu râler les pontois dans les cafés de la ville. Un pilier de comptoir : «  pourquoi mettre de l’argent là-dedans alors qu’il y a bien plus urgent, les gamins, les quartiers ? » Un autre habitué : «  La première fois que je l’ai vu, je me suis vraiment demandé ce que c’était, j’ai cru que c’était les pompiers, que quelque chose de grave venait d’arriver ». Si la question « à quoi ça sert ? » revient sans arrêt, certains s’essayent à l’humour : «  Notre maire, c’est un visionnaire : il a construit un phare parce qu’il a compris qu’avec le réchauffement climatique, bientôt il y aura la mer à Pont de Claix ».

Plus que ce délire mégalomaniaque, c’est la gestion du personnel qui exaspère certains salariés municipaux. L’une d’entre eux nous a décrit l’ambiance, tout en insistant pour que son témoignage reste strictement anonyme, par peur des représailles : « Dès qu’il est arrivé, Ferrari a totalement réorganisé les services, en déclassant les personnes en place et en les remplaçant par des amis à lui, généralement incompétents. L’ambiance s’en est tout de suite ressentie et un climat de peur, de méfiance, de type omerta s’est rapidement installé. Et puis leur gestion managériale a plombé plein d’agents, qui ont été déconsidérés et qui ont donc commencé à croire qu’ils étaient nuls. Ils ont réussi à culpabiliser les gens alors que le problème vient d’eux. » À l’automne dernier, plusieurs manifestations sont organisées, notamment pour demander un diagnostic sur la santé au travail. Selon le tract distribué par la CGT le 4 décembre 2012, il y a eu « 16 828 journées d’absences, dont 9960 pour la seule maladie ordinaire » pour l’année 2011. Soit presque 40 jours annuels d’absence par agent, ce qui signifie « un véritable malaise des agents au travail ».

Mais la bonne santé de ses salariés préoccupent beaucoup moins Christophe Ferrari que la mise en valeur de la « centralité structurante » de la commune dans le sud grenoblois. Pour faire avancer ses dossiers, il est prêt à tout, même à enfreindre la loi. Le 7 septembre dernier, il inaugurait en grande pompe la nouvelle «  maisons des associations et de l’économie sociale et solidaire », bien entendu «  ouverte à tout le sud de l’agglomération ». Le problème, c’est que cette nouvelle institution est située à moins de cent mètres de la plateforme chimique. Ces locaux, rachetés par la mairie, appartenaient avant à l’usine Rhodia : sur le plan du règlement des sols, ils sont destinés à de l’urbanisation industrielle. Ce qui n’a rien à voir avec une maison des associations, qui est un ERP (Établissement recevant du public) et qui doit donc présenter certaines normes de sécurité.

Pour savoir si ces normes étaient respectées, on a appelé le SDIS (Service départemental d’incendie et de secours) qui s’occupe d’envoyer des commissions de sécurité avant l’ouverture pour s’assurer que les ERP respectent les normes. Au téléphone, une dame nous dit, après avoir cherché un peu : « La maison des associations à Pont-de-Claix ? Ah non, on n’a rien là-dessus ». C’est d’autant plus étonnant que Christophe Ferrari est membre du conseil d’administration du SDIS.
Avant toute ouverture d’un ERP, le maire doit également prendre un arrêté autorisant l’ouverture, qui est ensuite transmis au préfet. On s’est donc rendu à la mairie, où les arrêtés réglementaires sont consultables auprès du service questure : depuis 2013, aucun arrêté du maire ne porte sur l’ouverture de la maison des associations.
Si la municipalité n’a pas réalisé ces étapes obligatoires, ce n’est pas par oubli, c’est parce qu’elle se doute que l’ouverture d’un ERP lui aurait été refusée à cet endroit, si près de la plateforme chimique. La maison des associations est donc ouverte depuis un mois, sans que les pompiers ne soient venus vérifier les normes de sécurité et sans que le préfet n’ait été prévenu de cette ouverture.
On pourrait trouver ça anecdotique, vu qu’il y a de toutes façons beaucoup d’habitations à cette distance-là de la plateforme. Si demain un grave accident survient, il fera de toute façon des dégâts sur un périmètre bien plus grand. Mais ce non-respect de la loi est très représentatif des méthodes du maire et de son équipe : prêts à tout pour arriver à leurs fins.

Quant à l’ « affaire » qui scandalisait l’ « habitant indigné », nous n’avons pas réussi à trouver des preuves confirmant ces accusations. On vous en dira plus si d’autres nous envoient des lettres mieux sourcées.
Mais que ce lecteur anonyme soit ici remercié : c’est quand même sa lettre qui nous a donné envie – à retardement - de plonger dans les méandres de Pont-de-Claix. Sans lui, nous ne nous serions pas intéressés à Christophe Ferrari, l’allumé du Pont-de-Claix.

Notes

[1Dans ce passage du journal municipal Sur le pont (septembre 2013), le service communication de la mairie essaye de faire croire aux Pontois que ce coup de folie ne leur coûtera rien en mentant effrontément : un kWh coûte au grand minimum, en heures creuses et pour les professionnels, cinq centimes. Donc trois heures d’utilisation journalière (à 10kWh par heure) coûtent 1,5 euros par jour. Soit – au grand minimum - 547,5 euros annuels, au lieu des 100 euros annoncés. Et encore il n’est pas du tout sûr que le chiffre avancé (10kWh par heure de fonctionnement) ne soit pas largement sous-estimé.