Accueil > Hiver 2023-2024 / N°71

La famille des enterrements

« Salut à toi l’ami que je n’ai pas connu de ton vivant !  » Depuis quelques années, de curieux discours sont prononcés dans les cimetières isérois. Le collectif Morts de rue et personnes isolées a pour but d’accompagner toutes les personnes décédant sans aucun proche, de plus en plus nombreuses en France. Plongée dans les principes et les questionnements de cette démarche tentant de faire exister notre «  humanité commune  ».

« Dire que Fernand est mort Dire qu’il est mort Fernand Dire que je suis seul derrière
Dire qu’il est seul devant
Lui dans sa dernière bière
Moi dans mon brouillard
Lui dans son corbillard
Moi dans mon désert. »

Quand j’ai enfin compris ce que faisait le collectif Morts de rue et personnes isolées, cela m’a immédiatement fait penser à cette chanson de Jacques Brel.
Fernand.
Qui semblait avoir uniquement le chanteur comme proche, se retrouvant seul à assister à son enterrement.
Enfin, j’en sais rien : peut-être que ce que raconte Brel, dans cette chanson comme dans d’autres, c’est du pipeau. En tout cas je trouve ça beau. À la fois terrible et beau.
Le collectif grenoblois Morts de rue et personnes isolées s’est donné pour mission d’accompagner tous les Fernand du coin. L’année dernière, le collectif a enterré trente-quatre personnes, dont les noms ont été rappelés lors d’une cérémonie le 1er novembre dernier au cimetière du Grand Sablon de La Tronche. Bernadette, 75 ans ; Françoise, 74 ans ; Daniel, 54 ans ; Marie, 92 ans ; Wanda, 57 ans ; Agossa, 43 ans, etc.

Il faisait un vrai temps d’enterrement ce jour-là.
Une petite pluie glaçante.
La petite cérémonie a néanmoins pu réchauffer les cœurs de la petite vingtaine de personnes présentes, une fleur en papier rouge à la main – l’emblème du collectif.

Devant le « carré commun », endroit du cimetière dévolu aux morts SDF, sans famille ou sans moyens financiers, quelques discours et poèmes ont été chaleureusement déclamés par des membres du collectif et deux élus, un de Grenoble et un de La Tronche. Des discours dont la philosophie transparaît dans cet extrait : « Il n’est plus jamais de solitude pour ceux qui sont morts. Ce qui nous émeut et ce qui nous rassemble ici, c’est cette solitude qui n’en est plus une. Le rôle de la famille ou des proches d’une personne qui vient de mourir est de s’occuper des funérailles. Cela fait partie de ce travail de deuil nécessaire : prendre encore soin de celui qui est mort, s’occuper de son corps. Quand une personne est isolée, il n’y a personne pour le faire. C’est ce rôle de soin ultime, d’accompagnement ultime, que jouent les bénévoles du collectif Morts de rue et isolés. Prendre soin, gratuitement, prendre encore soin de celui ou celle qui vient de mourir, comme on le ferait pour un proche.  »

Les premières actions du collectif grenoblois – créé autour du Parlons-en, l’étonnant et prolifique « espace de débat et de projets par les habitant.e.s de la rue et de la ville  » – se sont déroulées il y a douze ans. À l’époque, le collectif était uniquement consacré aux « morts de rue », aux décès des personnes SDF ou en galère de logement. Ainsi pouvait-on lire sur un de leurs textes de 2019 : «  On ne le répétera jamais assez : vivre dans la rue tue ! En France en 2018, le collectif Morts de rue de Paris avait recensé 566 décès venant des huit collectifs français des morts de la rue (511 en 2017). Sur ces 566, 13 étaient mineurs et 6 avaient moins de 5 ans. La moyenne d’âge des personnes décédées est de 48 ans. » Michelle me raconte un épisode marquant de ces années-là : «  En 2014, le film Les sommets de la dignité, racontant comment l’association grenobloise Point d’eau a permis à des gens de la rue d’aller en montagne, avait été primé au festival du film de montagne de Grenoble. Sur l’écran, Djahfar “snowboarder-SDF” crevait l’écran. Sur la scène, au moment de recevoir le prix, les participants du film étaient en larmes : ils venaient quelques jours avant d’apprendre son décès, son corps ayant été découvert dans sa chambre de foyer plusieurs jours après sa mort...  »

Ces dernières années, notamment suite à l’arrivée de plusieurs membres de l’association Jalmalv (Jusqu’à la mort, accompagner la vie), le collectif s’est de plus en plus mobilisé pour les personnes isolées, ayant un logement mais décédant dans la solitude. Ce sont les pompes funèbres qui signalent au collectif les Fernand, celles et ceux pour qui aucun proche ne s’est manifesté pour organiser la cérémonie plusieurs semaines après le décès. En France, si personne ne prend en charge les coûts d’inhumation, ce sont les mairies où a été constaté le décès qui sont chargées de le faire. Elles payent le cercueil, les frais des pompes funèbres… dont les salariés se retrouvent bien seuls au moment de l’enterrement dans le « carré commun ».

Ce mercredi 15 novembre, le collectif enterre Pierre, 87 ans. Une heure avant la cérémonie, je rencontre trois membres actifs, dont un autre Pierre, bien vivant. Il raconte : « Quand les pompes funèbres nous contactent, on intervient à trois niveaux : d’abord, on apporte des vêtements pour habiller la personne dans son cercueil. Ensuite on va assister à la fermeture du cercueil. Et enfin, on vient à la cérémonie pour assurer un rituel funéraire et une mort “sociale” à ces personnes décédées dans la solitude.  »

L’occasion de déclamer des discours, à propos de personnes jamais rencontrées, et, bien souvent, sans aucun élément biographique. Ainsi Pierre s’interrogeait-il lors d’une des cérémonies de 2021 : « Parfois je me mets à la place de la personne autour de laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. De cette personne du temps où elle vivait encore. Je me questionne : en ses derniers instants de vie, dans ce que je suppose son isolement, sa solitude, s’est-elle posé la question : “Quelqu’un va-t-il porter mon deuil ?” Dans l’ensemble de ses dimensions, cette personne que nous enterrons aujourd’hui, François Reverdy, a occupé lorsqu’elle vivait le même espace que moi. Selon des modalités qui lui étaient personnelles, peut-être radicalement différentes des miennes. […] Lorsqu’elle s’est finie, toute vie ne mérite-t-elle pas la reconnaissance ultime qu’elle fut réelle et bien incarnée, reconnaissance qu’on nomme deuil ? Celui que nous portons de cet homme, François Reverdy, même fugacement, aujourd’hui. »

C’est la lecture de ce genre de texte qui m’a donné envie de m’intéresser au collectif. Parce que je les trouvais comme la chanson Fernand. À la fois terribles et beaux. Claire et Elizabeth, deux autres membres du collectif, racontent : « Quand on va à la fermeture d’un cercueil, on est lié. C’est pour de vrai. On a tous beaucoup d’émotions quand on lit nos textes. On les écrit comme on le sent à chaque fois. Des fois, selon ce que nous inspire le prénom, ou le visage vu à la fermeture du cercueil. » Pour le dernier adieu à un certain Albert Drago, Anna avait ainsi salué le disparu : « Salut à toi l’ami que je n’ai pas connu de ton vivant. Je ne crois pas t’avoir rencontré mais qui sait ? Je ne t’ai pas serré ni tendu la main mais je viens aujourd’hui pour honorer ta mémoire pour qu’elle reste gravée dans mon souvenir. Pour te dire combien finalement nous sommes proches, nous avons tant partagé ! L’air que nous respirons, la terre que nous foulons, la nature que nous goûtons, le ciel, la mer et les montagnes que nous admirons, les nuages qui passent dans nos vies, certains beaux et lumineux, d’autres chargés et plombants, les graines et les cailloux que nous semons, tout ce que nous créons… et tant et tant qui nous unit dans notre humanité commune. »

Une « humanité commune », qui se disloque de plus en plus dans les affres de l’indifférence, du chacun-pour-soi et de la vie connectée mais « à distance ». De plus en plus de personnes âgées vivraient dans la plus totale solitude, selon une étude de l’association caritative Les petits frères des pauvres : «  Après une première étude en 2017 qui avait notamment révélé que 300 000 personnes âgées étaient en situation de mort sociale en France, les Petits Frères des Pauvres renouvellent leur baromètre quatre ans après. Ce 30 septembre 2021, une 2ème édition du baromètre “Solitude et isolement quand on a plus de 60 ans en France” est publiée en collaboration avec l’Institut CSA Research, financée par la Fondation des petits frères des pauvres et la Cnav (Caisse nationale d’assurance vieillesse). Elle montre notamment une aggravation alarmante de la situation d’isolement des aînés : désormais, 530 000 personnes âgées de 60 ans et plus sont en situation de mort sociale. Ce qui représente une ville comme Lyon. » Voilà comment nos sociétés « progressent ». De quoi encore donner raison à Jacques Brel, lorsqu’il déclame, toujours dans la même chanson :

Et puis si j’étais l’Bon Dieu
Je crois que je n’serais pas fier
Je sais on fait ce qu’on peut
Mais il y a la manière…

Parfois, les personnes accompagnées par le collectif Morts de rue décèdent à l’hôpital.
Parfois, leur cadavre est découvert plusieurs semaines après la mort, à cause de l’odeur.
Parfois, les personnes ne sont pas identifiées. L’année dernière, un certain M. X a été enterré au Mont-de-Lans, après avoir été retrouvé dans le lac du Chambon… Le collectif a apposé une plaque en souvenir de cette personne, sans rien savoir d’elle – pas même son prénom.
Parfois, les personnes sont bien loin de la retraite. Dans la liste de celles et ceux accompagnés par le collectif, on remarque quelques quarantenaires et trentenaires et… un bébé de douze jours, Gabriel, décédé en 2021. Pour Antoine, qui alimente aujourd’hui le blog du collectif, c’était la première cérémonie à laquelle il assistait : « Je ne connaissais pas le collectif, on m’en a parlé et à cette cérémonie, bizarrement, je me suis senti complètement à ma place. Les pompes funèbres nous ont beaucoup remerciés d’être venus... Déjà qu’enterrer quelqu’un sans famille, c’est pas drôle, alors un enfant de douze jours...  » Pierre précise : «  Il y a des histoires humaines très compliquées dans pas mal de situations… Nous on ne juge pas.  » Le collectif précise bien par ailleurs être indépendant de toute religion ou de tout parti politique.
Ils se réjouissent par contre de la présence quasi-permanente du maire de La Tronche à leurs cérémonies. Bertrand Spindler raconte : «  Au début, je me disais : on ferait mieux d’accompagner les vivants plutôt que les morts. Mais depuis que, suite à l’invitation du collectif, je viens à ces cérémonies, j’y ai trouvé du sens. En tant que représentant de la République, je montre que toute personne qui décède a droit à un accompagnement. Depuis des millénaires, l’humanité accompagne les morts. Aujourd’hui, on essaie d’évacuer la mort. Être présent, ça permet de réfléchir à ce qu’elle signifie. Ça me permet aussi d’avoir moins peur de la mort...  »

Dans cette curieuse mission que s’est confié le collectif, tout ne se passe pas toujours comme prévu. « Une fois, un cercueil somptueux, très cher, est sorti du corbillard, raconte Pierre. On s’est dit “Ah, on s’est trompé”. Et en fait, non, cette personne avait pris une assurance obsèques, mais il n’y avait personne à son enterrement, à part nous. »

Ce 15 novembre au matin, Claire et Elizabeth s’étaient rendues à la mise en bière de deux personnes, Pierre, qui allait être enterré le jour même, et Philippe, qui devait être enterré le lendemain. «  Pour Philippe, on s’est rendu compte qu’il avait encore de la famille. Une sœur avait déposé une gerbe à côté du cercueil. Alors finalement on n’ira pas l’accompagner demain. On ne veut pas s’imposer s’il y a encore des proches...  »

Pour Pierre (le décédé), par contre, il semblait ne rester personne. Christian, un autre membre du collectif, était allé, comme il le fait à chaque fois, essayer de glaner des informations sur les lieux où il avait vécu, sans beaucoup de résultat. « Une seule dame m’a ouvert la porte et m’a dit que ce monsieur de 87 ans sortait presque tous les jours faire ses courses à vélo.  » Alors, pour la cérémonie, les membres du collectif s’attendaient à être touts seuls.

Devant le cimetière du Petit Sablon : surprise ! Il y a une trentaine de personnes. Les huit membres du collectif présents n’en reviennent pas : «  C’est la première fois que ça se passe comme ça. Il n’y a jamais eu autant de monde à une de nos cérémonies. » Arrivé devant le trou creusé par les pompes funèbres au carré commun, Christian s’improvise maître de cérémonie et demande aux personnes présentes, dont beaucoup fréquentaient le même club de pétanque, de dire quelques mots sur Pierre. «  Il était vraiment très gentil ! » ; « C’était mon ami depuis toujours !  » ; « Il m’a beaucoup aidé, il allait chercher mon fils à l’école, il s’en occupait...  » ; « On l’appelait Pierrot-vélo !  » ; « Il aimait bien rire, il va nous manquer...  »
Les membres du collectif écoutent, toujours surpris par cet afflux inattendu, et décident de ne pas déclamer les textes préparés. « On les avait écrits comme s’il était seul, ça aurait venu de le dire alors qu’il avait l’air entouré  » raconte Elizabeth, qui me fait lire son texte.

« Sache que c’est un privilège, un honneur pour nous, membres du collectif, de t’accompagner pour ton dernier voyage. Oui, un hommage ! Ta vie, cette inconnue, me trouble, me questionne et me hantera toujours. […] Sache qu’aujourd’hui nous ne sommes là que pour toi. Pour toi, pour nous, pour ta vie, pour nos vies. Pour cette mémoire collective. Pour ces odeurs d’écoles, ces fous rires d’enfants, tes larmes de chagrin de petit enfant. Pour ces fêtes, ces anniversaires, ces fêtes de Noël, tantôt si gais ou tristes. Et pour toutes les premières fois, les tiennes, les nôtres. […] Et pour toutes les dernières. Ces pertes, ces deuils. Comme celui d’aujourd’hui. Alors voilà nous sommes venus te dire “Au revoir” avec une infinie tendresse, une infinie tristesse. En toute humilité, avec ces quelques fleurs… Sache que nous ne t’oublierons pas.  » Elizabeth pensait enchaîner en chantant Pierre de Barbara.
Brel et son Fernand auraient aussi pu être propices :

Moi je crève d’envie
De réveiller des gens
J’t’inventerai une famille
Juste pour ton enterrement.