« De toute façon il y a un risque de partout. Il ne faut pas croire qu’il n’y a que les noyers... »
Un lundi matin de septembre, je me suis pointé au marché de Vinay pour recueillir l’avis des habitants sur les pesticides utilisés dans les champs de noyers, et leurs liens potentiels avec le développement des cancers. Vinay, 4 000 habitants, est la « capitale » de la noix de Grenoble, surtout produite dans cette partie du Sud Grésivaudan. Selon le musée de la noix de Grenoble, situé justement à Vinay, il y aurait 600 000 noyers dans cette région, entre Tullins et Saint-Marcellin en gros. Soit environ vingt fois plus que d’habitants.
Ces noyers sont pour la plupart traités avec des pesticides, ce qui suscite diverses réactions chez les habitants. Cette dame qui assure qu’il y a « un risque partout » m’explique que des pesticides il y en a aussi beaucoup dans les Terres froides avec les céréales et que concrètement elle ne croit pas qu’il y ait « plus de dangers ici qu’ailleurs ». Son fils a des noyers « en double activité » : « C’est surtout de la bouillie bordelaise [qui est un produit « bio »] qu’il met, et ça on en met partout. Il se protège, met un masque et tout… quoiqu’il devrait se protéger plus… Et c’est vrai que les voisins eux n’ont pas de protection. »
Une autre dame m’assure : « Faut juste fermer les fenêtres quand ils traitent. » Elle ne pense pas qu’il y ait plus de cancers ici qu’ailleurs et « de toute manière on ne peut pas savoir. Par exemple, mon mari a eu un cancer, il s’en est sorti et puis est mort d’une erreur médicale ».
Dans le seul stand où des noix sont vendues, la tenancière explique « ne pas être en bio, mais ne pas traiter du tout. On trie derrière et on fait de la vente directe. » Sur les liens potentiels entre pesticides et cancers, elle s’exclame : « On nous appelle ici la vallée de la mort. Mais ça nous dépasse ce truc ! »
Et effectivement, j’entendrai souvent ce surnom de « vallée de la mort », notamment dans la bouche de Simone, une habitante : « Je suis fille de paysan, mon père avait des noyers et les bonnes récoltes c’était tous les trois ans. Quand ils ont commencé à traiter chaque année ils en ont eu de plus en plus régulièrement. C’est la course au rendement et à la rentabilité qui oblige aux traitements. Depuis les années 80, les traitements sont plus dangereux, ce sont des produits toxiques. Un médecin ami de la famille parle de “vallée de la mort”. » Malgré mes tentatives, aucune autorité médicale ne m’a néanmoins confirmé le bien fondé de ce surnom.
Je croise un couple qui habite depuis quinze ans à La Rivière, dans une maison entourée de noyers. Les pesticides les angoissent pas mal, à tel point que la dame me dit : « Je m’étais dit qu’à la retraite je proposerai aux agriculteurs de passer en bio et de les aider pour couvrir le surcoût... » L’angoisse vient surtout du manque d’informations : ils ne savent jamais quand sont les traitements ni ce qui est mis dans les champs. Dans le doute, s’ils voient des produits pulvérisés, ils rentrent leur chien et ferment les fenêtres.
Aujourd’hui la dame est à la retraite, mais n’a pas pu proposer son aide, faute de communication avec les voisins. « Il n’y a pas de moyen de parler avec les nuciculteurs, nous sommes “les mangeurs de graines” ou “les Pink Floyd”. Il y a un grand mépris. Ils sont sur la défensive et protègent leur culture dans tous les sens du terme, comme si on attaquait leur manière de vivre. Ils se sentent, ils se savent, coupables. C’est eux les premiers à s’empoisonner. »
Si les discussions autour des pesticides sont toujours compliquées, et parfois impossibles, la situation a quand même bien évolué depuis une dizaine d’années. Rosa, habitante de La Rivière depuis une quinzaine d’années, fait partie des premières habitantes à s’être mobilisée sur cette question : « En 2016 c’était un thème complètement tabou, c’était impossible d’en discuter. L’ambiance était “moi dans mon champ je fais ce que je veux”. C’était très compliqué de savoir ce qui était pulvérisé. Les gens disaient que c’était juste de la bouillie bordelaise ».
En se renseignant, Rosa a vite compris que ce n’était pas que de la bouillie bordelaise. Elle a mis la main sur les « bulletins techniques du noyer » publiés par la chambre d’agriculture. À parution mensuelle, ils ressemblent à des almanachs agricoles, avec des considérations météorologiques, une analyse de la pression des ravageurs et les traitements possibles. Rosa est interpellée par deux fongicides et trois insecticides aux effets toxiques particulièrement préoccupants. Certains sont classés cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR) et, pour tous, il faut respecter des « délais de re-entrée » (DRE), soit une période où il ne faut pas revenir dans le champ après application, comprise entre 6 et 48 heures.
Rosa est biologiste spécialiste en génétique moléculaire et a travaillé dans plusieurs universités et revues scientifiques. « Ce qui était surprenant c’est que certaines de ces substances et certains des effets n’étaient pas encore testés. Pour bien comprendre les effets et où en sont les études, il faut beaucoup de temps pour étudier les nombreuses publications et, même en ayant une solide culture scientifique, c’est compliqué de faire la part de ce qui est solide et ce qui ne l’est pas. » Avec d’autres voisins, elle envoie une lettre à la mairie de La Rivière, exposant ses inquiétudes et proposant des solutions, notamment le passage en bio des parcelles proches des habitations. Leur lettre reste sans réponse. Elle décide alors de se rapprocher d’un collectif qui a commencé à se construire dans la région.
Fin 2017, des habitants des alentours de Vinay organisent une réunion publique autour du sujet, qui lancera l’association Noix Nature et Santé (NNS). « On s’attendait à quelques dizaines de personnes, il y en a eu 200 », se rappellent des membres de NNS, rencontrés début septembre. La problématique inquiète notamment beaucoup de néo-arrivants, qui s’installent en nombre dans cette région bucolique située à moins d’une heure de Grenoble ou Valence, et à peine plus de Lyon. Le mitage du territoire par les nouvelles constructions fait que de plus en plus d’habitants côtoient des champs de noyers, avec une communication pas toujours facile avec les nuciculteurs habitant ici depuis plusieurs générations.
Dès le départ, les membres de NNS ont voulu prendre l’exemple de la filière pomme dans le Limousin, pour travailler sur une « charte de bon voisinage en nuciculture en vallée de l’Isère ». L’idée, c’était de proposer aux nuciculteurs d’avertir les riverains aux moments des traitements et de connaître le nom du produit ; d’établir des distances de sécurité entre le bord de champ et les pulvérisations ; et qu’il n’y ait pas du tout de pulvérisations sur les premières rangées.
Après de multiples discussions, le projet a finalement abouti à la signature de la charte en décembre 2019, impliquant la chambre d’agriculture et les principaux représentants de la filière nucicole. « Ça n’engageait personne, c’était juste une initiative non réglementaire, on a cherché surtout à établir des canaux de communication ». Par la suite il y a eu des hauts et des bas au sein de l’association et entre l’association et la filière nucicole… Six ans plus tard, difficile de savoir à quel point cette charte est suivie. N’empêche que, de l’avis de tout le monde, il y a un avant et un après NNS [1].
Un des signataires de la charte était Bernard Gaillard, président d’une des coopératives de producteurs de noix, SICA Noix. C’est le propriétaire du café de La Bascule, à Cras, dont on a parlé dans le dernier numéro. Ses trente hectares de noyers sont traités avec modération : « Nous, les pesticides c’est très encadré. Les quantités sont contrôlées et suivies. Par rapport à d’autres pays je crois que nos produits ne sont pas mal. À vouloir être plus blanc que blanc, on arrête de produire des cerises ici et on mange les cerises qui viennent de Turquie. On arrête de faire des noisettes ici et elles vont venir d’Italie ou de Turquie aussi. »
« Avant, c’est sûr que la noix se produisait sans traiter et sans rien du tout » raconte Bernard qui a aussi vécu cette période de « productions pas très intensives » où les maladies entraînaient « de très grandes disparités de production » : « c’était dans des fermes de polyculture, les gens avaient des animaux, ils mettaient du fumier de vache. » Le développement de la monoculture de noyers est le résultat pour lui du « changement de société » : « Il y a moins de monde dans les fermes. Avant il y avait deux ou trois générations, tout le monde travaillait dans la ferme de polyculture-élevage », qui dépendait donc moins du rendement des noyers.
Bernard ne s’est jamais posé la question de passer en bio, surtout à cause des fongicides qu’on ne peut pas utiliser et qui sont importants pour le rendement. Pense-t-il qu’il y a plus de cancers dans la région ? « Je ne dis pas que ce n’est pas vrai mais… Il y a eu une période où les producteurs déjà ne se protégeaient pas. Après on s’est rendu compte qu’avoir une cabine dans le tracteur c’est pas mal pour être à l’abri. Bien sûr il y a tout le problème des riverains et des dérives quand on traite... Il y a plein de choses à respecter quand on traite et moi je fais attention à ça. Comme tout le monde, je connais des gens qui sont morts ou ont eu un cancer. Mais est-ce qu’on peut dire que c’est à cause des noyers ? Je ne peux pas le dire, il y a plein d’autres causes possibles. »
Si les agriculteurs utilisent des pesticides, c’est pour les protéger des ravageurs menaçant leur production. Un de ceux qui les inquiète le plus est la « mouche du brou », une espèce exotique venue d’Amérique et arrivée en sol français à la faveur des échanges mondialisés. En 2007, ce ravageur a été déclaré en France « organisme de quarantaine », d’après une classification de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, ce qui a déclenché la « lutte obligatoire », c’est-à-dire l’obligation de traiter toutes les noyeraies, bio ou pas, entre 2009 et 2013. Pour les agriculteurs en conventionnel, le produit majoritairement utilisé était Calypso© de Bayer, dont la substance active est un néonicotinoïde qui a été interdit en France ultérieurement, en 2018.
« À partir de l’obligation de traiter contre la mouche du brou, on a vu de plus en plus de nuciculteurs en tenue de protection », racontent les membres de NNS. Et paradoxalement, c’est ça qui a déclenché pas mal d’inquiétudes chez les riverains. En parallèle, une prise de conscience a aussi eu lieu chez les agriculteurs. En 2012, « la maladie de Parkinson provoquée par les pesticides » est reconnue par la MSA (mutualité sociale agricole) comme maladie professionnelle chez les agriculteurs. D’autres maladies graves connaîtront le même classement les années suivantes : en 2015 certains cancers du système lymphatique, en 2019 une leucémie et un cancer de la moelle osseuse, en 2021 le cancer de la prostate.
Pour les noyers, la « prise de conscience » sera accélérée aussi par la prise de parole, en 2018, du docteur Raoul Payan. Ce gynécologue grenoblois spécialiste du cancer du sein annonce, dans les pages du Daubé (15/11/2018), avoir constaté depuis 2008 que les cancers agressifs qu’il traitait « venaient toujours de la campagne » notamment de St-Marcelin et les zones de plantation de noyers.
Contrairement à ce qui aurait pu être attendu, il n’y a pas eu de levée de boucliers face aux annonces du docteur Payan. « Ces chiffres, il n’est pas question qu’on les balaye d’un revers de main » explique, dans un communiqué, Yves Borel, le président du Comité interprofessionnel de la noix de Grenoble (CING). « En ce moment nous sommes en train de mettre en place des mesures alternatives pour essayer de se passer le plus possible des pesticides. Il y a une grosse prise de conscience dans le monde agricole de ces pesticides qui sont quand même néfastes, ceci étant, soyons bien clairs cela ne se fera pas du jour au lendemain » (France Bleu Isère, 20/11/18).
Quelques jours plus tard Christian Naegearaffe, secrétaire du CING renchérit : « Nous sommes les premiers concernés par ces résultats car nous vivons au même endroit que notre production. Bien sûr que les pesticides sont nocifs. Mais le docteur Payan s’avance beaucoup. Statistiquement, ça ne veut pas dire grand-chose. Il faut être modéré. » (Le Daubé, 27/11/18)
D’autres médecins de la région ont fait des constats similaires à celui de Payan. Denis Barjhoux, médecin généraliste à Vinay pendant 36 ans est l’un des seuls à s’être exprimer publiquement.« J’ai été surpris de voir des cancers du sein chez les agricultrices et des riverains des champs de noyers, j’ai été surpris de voir des maladies de Parkinson chez des nuciculteurs relativement jeunes, j’ai été surpris de voir de neuropathies, des cancers du sang » témoigne-t-il dans le documentaire La noix nous fait craquer de France 5 (19/2/2021).
Quatre ans plus tard, il raconte ce que lui a valu cette prise de position : « Ce que j’avais dit m’a valu un blâme du Conseil de l’Ordre des médecins départemental. En tant que docteur je n’avais pas le droit de dire mes impressions. Même si je prends toujours des précautions quand je parle, que je dis que ce sont des impressions qui ne sont basées que sur ma patientèle… Mais cette décision ne serait sans doute pas arrivée aujourd’hui, après la prise de position du Conseil national de l’Ordre des médecins par rapport aux pesticides. » En effet le 30 juillet, dans un communiqué, le Conseil déplore « l’écart persistant entre les connaissances scientifiques disponibles et les décisions réglementaires » et affirme que « le doute n’est pas raisonnable lorsqu’il s’agit de substances susceptibles d’exposer la population à des risques majeurs : troubles neuro-développementaux, cancers pédiatriques, maladies chroniques. »
Une expertise de 2021 de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) « Pesticides et effets sur la santé : nouvelles données » va dans le même sens. Elle confirme, pour les professionnels de l’agriculture, « la présomption forte d’un lien entre l’exposition aux pesticides et six pathologies : lymphomes non hodgkiniens (LNH), myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs, bronchopneumopathie chronique obstructive et bronchite chronique » et une présomption moyenne pour « la maladie d’Alzheimer, les troubles anxio-dépressifs, certains cancers, l’asthme et les sifflements respiratoires, et les pathologies thyroïdiennes. » La présomption de lien est également forte entre les expositions pendant la grossesse ou chez l’enfant et « le risque de certains cancers, en particulier les leucémies et les tumeurs du système nerveux central. »
Mais en ce qui concerne les conséquences des pesticides utilisés sur les noyers, y a-t-il des liens scientifiquement prouvés avec le développement des cancers ? « Depuis plusieurs années, des médecins de la région iséroise ont la perception d’une augmentation d’incidence des cancers du sein chez les femmes habitant dans les communes dédiées à la culture de noix. » C’est le point de départ d’une thèse de doctorat faite par deux étudiantes de médecine en 2024. Basée sur le registre exhaustif des cancers de l’Isère, cette thèse ne conclut pas à la validation des « perceptions » des médecins : « pas de différence statistiquement significative entre le risque de développer un cancer du sein et le fait d’habiter dans une zone définie comme exposée à la nuciculture sur la période de 2006 à 2020 chez les femmes vivant en Isère. » [2]
Arnaud Seigneurin, le directeur du registre des cancers de l’Isère, prend soin de limiter la portée de la conclusion : « Quand on ne voit pas quelque chose c’est que peut-être finalement on n’avait pas assez de données pour avoir suffisamment de puissance statistique. » Esther Younes, une des autrices de la thèse, confirme et va plus loin : même si elles avaient trouvé des « différences statistiques significatives », ça n’aurait rien prouvé mais juste ouvert la voie à d’autres études plus importantes.
Le professeur François Berger s’est aussi intéressé à ce sujet suite à l’alerte de Raoul Payan. Ancien directeur de la clinique expérimentale de Clinatec puis coordonnateur du Brain Tech Lab, une unité Inserm « destinée aux technologies innovantes », il déclare au Daubé (15/11/2018) avoir fait son « autocritique : dans les pathologies [comme Parkinson ou Alzheimer] il n’y a eu aucun progrès curatif depuis des dizaines d’années. Le gliobastome, le gliome [cancer du cerveau] le plus fréquent, tue les gens dans 90% des cas. La critique, c’est de dire qu’on ne travaille pas sur la cause. Or, une des causes parfaitement montrées – même si le ministre de l’Agriculture n’a pas l’air au courant – c’est les pesticides. »
En somme, le bon vieil adage « mieux vaut prévenir que guérir », une logique loin de celle du développement de la société industrielle. Le problème, c’est qu’avec la prolifération des polluants industriels, « identifier les causes » des cancers est loin d’être facile, comme l’explique François Berger aujourd’hui : « Toute la population est tellement exposée à des produits potentiellement cancérigènes, notamment à travers l’alimentation, que les groupes témoins sont de plus en plus difficiles à trouver. » La facilité avec laquelle des nouveaux produits sont mis sur le marché, et surtout la facilité avec laquelle les entreprises agro-pharmaceutiques peuvent remplacer des produits finalement plus nocifs que prévu par d’autres, contraste avec une charge de la preuve de nocivité de plus en plus compliquée à établir.
Dans un texte qui prône une « épidémiologie populaire » je tombe sur cette citation qui reflète bien mon ressenti : « L’épidémiologie moderne est davantage préoccupée par les questions relatives aux méthodes, aux systèmes de mesure, aux seuils de significativité statistique que par la protection de la santé des populations. [...] Du coup, l’épidémiologie apporte de fait son soutien au gouvernement et aux entreprises contre les victimes de produits toxiques. » [3]
Les « victimes de produits toxiques » sont donc potentiellement à la fois les nuciculteurs et leurs riverains. Au festival L’Avenir au naturel, ayant eu lieu les 6 et 7 septembre dernier à l’Albenc, NNS a organisé une conférence où un nouvel arrivant dans la région est venu témoigner de son cas. Ayant emménagé avec sa famille pour vivre à la campagne et offrir à ses enfants un cadre naturel où grandir, ils ont acheté un terrain et construit sa maison avec des matériaux bio et naturels. Ce qui l’a vite inquiété, ce sont les traitements phytosanitaires sur les noyers même s’ils sont situés à cinquante mètres de chez lui. Il a fait analyser le filtre de sortie de la VMC de leur maison : des traces d’une douzaine de pesticides, en plus ou moins grande concentration, plus ou moins dangereux (surtout des fongicides et désherbants), y ont été trouvés. Il voulait aussi que le nuciculteur se rende compte de ce qu’il avait sûrement chez lui. « Nous on ne va pas déménager demain, lui c’est son gagne pain, il ne va pas arrêter demain. La question c’est qu’on arrive à trouver la solution qui va bien pour que chacun continue à vivre en bonne santé, avec les contraintes économiques qui sont celles du monde dans lequel on vit. »
Mais alors comment faire ? Dans cette même conférence de NNS une des propositions les plus applaudies a été celle de faire passer toute l’AOC Noix de Grenoble en certification bio. Un vœu qui ne semble pas trop à l’ordre du jour : le 18 mars dernier, l’association nationale de la noix de France a été créée, réunissant l’AOC Noix du Périgord et celle de Noix de Grenoble. Son but est, entre autres, d’obtenir « une homologation pérenne des pesticides efficaces contres les nuisibles ».
Par ailleurs, le label bio n’est qu’une certification, avec ses organismes, ses intérêts économiques et ses gros industriels. Les produits phytosanitaires bio sont aussi dangereux, même s’ils le sont moins que les « conventionnels ». Ils sont d’ailleurs produits par les mêmes grandes marques commercialisant les pesticides conventionnels, comme UPL, Syngenta, The Wonderfull World Company ou Dow Agrosciences.
Le nom de la bouillie bordelaise fait penser à un petit produit conçu artisanalement, un peu comme du purin d’ortie. Mais cette bouillie, constituée de sulfate de cuivre et d’oxyde de calcium, nécessite une zone de non-traitement à côté des habitations de cinq à cinquante mètres. Dans le bulletin technique du noyer, le délai de ré-entrée dans le champ est compris entre 6 et 24 heures, selon les marques. D’autres produits bio ont aussi des délais de ré-entrée de plusieurs heures. Un nouvel insecticide bio à la mode est le spinosad, vendu comme naturel parce qu’extrait d’une bactérie. Il y a vingt ans un autre insecticide, le Roténone, était vendu, en bio, avec le même récit parce qu’extrait de certaines racines… Retiré du marché en 2011, le roténone est aujourd’hui utilisé pour provoquer la maladie de Parkinson chez les souris de laboratoire.
On a commencé à utiliser aussi le brouillage des phéromones des ravageurs pour les empêcher de se reproduire. Le lâcher de mâles stériles est également à l’étude depuis quelques années. Autant de produits qui sont ou seront fabriqués par les mêmes firmes qui détiennent déjà le marché, comme les virus qui s’attaquent aux ravageurs, déjà bien répandus. Plus ou moins anodins, ces produits s’intègrent parfaitement dans une agriculture industrielle et productiviste, toujours prête à remplacer les produits qui s’avèrent problématiques. Dans les cas des virus, par exemple, on commence déjà à signaler l’apparition d’une certaine résistance chez les ravageurs.
Bref, tout n’est pas beau dans le bio, un avis partagé aussi par des nuciculteurs bio, comme les exploitants (préférant rester anonymes) de cette petite ferme dans la zone de l’AOC de la noix de Grenoble : « Même en bio les insecticides ne sont pas sélectifs, et tuent beaucoup plus d’insectes que les nuisibles visés. Personne ne sait trop comment sont choisis les produits des bulletins techniques, et quoi qu’il en soit, il y a toujours des produits CMR (cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques)... Lors d’une formation de la filière, autour d’une table, il n’y avait que des vendeurs de produits et de matériel. C’est le marché de la peur, et ils vendent de la sécurité. Suite à la “lutte obligatoire” on peut se dire qu’on ne trouve plus de mouches du brou, ce qui est bien, mais le problème c’est qu’on ne trouve plus non plus les autres insectes... » Les apiculteurs de la région en sont un bon témoin. J’en ai rencontré un au marché de Vinay : « Moi, en juin et juillet [période des traitements insecticides] j’amène mes ruches ailleurs. Tous mes collègues font pareil. »
Les exploitants de la petite ferme tentent de se passer d’un maximum de produits. Pour lutter contre les nuisibles, ils ont construit dans leur champs des nichoirs à passereaux et des abris à chauve-souris et assurent que « ça marche bien ». Mais avec moins de produits phytosanitaires, il y a moins de production et il faut donc revoir le « modèle économique », privilégier la transformation et la vente directe (voir encart).
La plupart des nuciculteurs sont coincés dans le modèle de développement de l’AOC Noix de Grenoble, basé sur le commerce international (Le Postillon n°72). Comme pour le reste de l’agriculture, la problématique de l’utilisation des pesticides dans les noyers en France est parasitée par la concurrence de la production d’autres pays, aux normes environnementales encore bien moins élevées qu’ici. Il paraît difficile de faire évoluer les pratiques agricoles françaises sans fermer les frontières aux produits qui ne sont pas produits selon les mêmes règles... ce qui n’est pas trop la direction prise. Le 15 septembre dernier, le président du CING s’insurgeait contre « le nouveau protocole d’accord entre l’Europe et les États-Unis, qui prévoit de supprimer les droits de douane sur les fruits à coque, donnant l’avantage à la noix américaine ». Bernard constate dépité : « Dans le rapport avec les producteurs chez soi on est exigeants, mais beaucoup moins avec tout ce qui vient d’ailleurs… »
Les voisins et les nuages contaminés
Certes il y a des règles à respecter pour les traitements avec des pesticides, des distances de sécurité qui se sont renforcés dernièrement, des dispositifs d’orientation de la pulvérisation, l’interdiction de traiter en conventionnel les lignes mitoyennes ainsi que de pulvériser si la vitesse du vent est de plus de 19 km/h (soit une petite brise). Du côté des producteurs on jure faire attention et être responsables. Mais même en faisant hyper attention et tout comme il faut, quand les vergers sont collés à des maisons, des écoles, des installations sportives, traversés par des chemins, à côté des rues et des routes, on voit difficilement comment ces nuages qui dépassent de quelques mètres le sommet des arbres se tiendraient dans les frontières du champ.
Le 5 septembre dernier, les résultats d’une « étude de grande ampleur », Pestiriv, ont été révélés. Menée par Santé Publique France et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), elle a été réalisée dans « 265 zones viticoles et non viticoles, avec 56 substances mesurées dans l’air extérieur, l’air et les poussières à l’intérieur des habitations, et dans l’urine et les cheveux des participants ». « Les résultats montrent que plus l’on habite près des vignes, plus l’on est exposé aux pesticides. Plus il y a de pesticides épandus, plus les riverains en reçoivent. (…) Les enfants de 3 à 6 ans présentent, eux, des niveaux d’imprégnation plus élevés que le reste de la population étudiée. » Ce qui vaut pour les vignes vaut sans doute pour les noyers. Mais comme ces données « ne fournissent pas d’information sur l’état de santé des populations, elles ne permettent pas non plus, à elles seules, de déterminer les risques sanitaires associés aux expositions. » Ça viendra plus tard, peut-être. Quoi qu’il en soit, il est certain que les pesticides n’affectent pas que les agriculteurs.
Quelques jours plus tard Le Monde (21/09/25) fait un article sur les résultats d’une autre étude qui a trouvé « des dizaines de pesticides présents dans les nuages au-dessus de la France. (...) Selon la couverture nuageuse du moment, entre 6 et 140 tonnes de pesticides circulent dans le ciel Français. Dans au moins un tiers des échantillons, la concentration totale de pesticides est supérieure à la limite de qualité pour l’eau potable ».
« Tu mets 1 litre dans 1000 litres et ça tue tout dans un hectare entier »
Guilhem possède une dizaine d’hectares de noyers à la « Ferme des Mille joies » sur la commune de La Rivière. Ancien conventionnel, il est passé en bio puis en « rien du tout ». Un témoignage étonnant sur une tentative originale de (non-) gestion d’un champ de noyers.
« Si mon exploitation marche c’est parce que je transforme beaucoup et que je vends moi-même, à Paris notamment. Ceux qui vendent à des coopératives sont obligés d’avoir une production beaucoup plus importante que moi. On dit qu’une production moyenne c’est deux tonnes par hectare, quoique ça puisse aller plus loin avec des variétés plus productives. Les bonnes années moi je suis à une tonne par hectare, sinon je suis entre 600 et 800 kg par hectares.
Après une année en conventionnel je suis passé en bio, mais progressivement j’ai tout arrêté et je ne mets plus rien. Mais c’est assez personnel. Au début je trouvait ça chouette la bio, j’y croyais pas mal. Mais je recevais les mêmes produits industriels pour les engrais : des big bag de granulé de poil de porc, de crin de cheval, du sang, tout ça torréfié, bref, des déchets de l’industrie de la viande. Ou sinon du guano d’oiseau, mais, quand tu te renseignes, tu te rends compte que pour le produire, il faut détruire des îles je ne sais pas où. Quand on a interdit la farine de vache pour nourrir les animaux suite à la vache folle, on a eu de la farine animale pas chère comme engrais. Ça me mettait mal à l’aise. J’avais arrêté les granulés azote et je continuais de recevoir des big bags mais avec d’autres granulés. C’était des cadavres de bêtes que j’épandais avec la même machine qu’avant. J’avais aussi un insecticide mais biologique. J’avais l’impression que c’était la même chose. Même pour la bouillie bordelaise : tu mets du cuivre qui vient de je ne sais pas où et que tu mets partout pour éviter d’avoir 5 ou 10 % de moins… Rien qu’au niveau intuitif ça ne le fait pas, moi j’ai eu un bébé ici et il était hors de question qu’il se prenne ça, même le cuivre. Il faut vraiment se voiler la face, c’est écrit sur les bouteilles que c’est mauvais.
Quand on m’a appris, tu prenais le bidon de produit, tu le versais comme ça, tu mets pas un masque, tu mets 1 litre dans 1000 litres et ça tue tout dans un hectare entier ! Je pense que beaucoup d’agriculteurs ont chopé des trucs comme ça. Maintenant ils font tous très attention, ils ont tous des cabines en surpression avec des filtres dedans, ils ont beaucoup de prévention de la coopérative et de la chambre d’agriculture.
Pour la taille c’est pareil, j’en fais très peu. En général, mais encore une fois c’est personnel, j’ai voulu prendre les choses à l’envers : est-ce qu’il y a vraiment besoin de le faire ou juste on le fait parce qu’il le faut, parce qu’il faut que ça soit propre ? D’autant plus que ça a pas mal changé : au début les noyeraies était labourées, il n’y avait pas un brin d’herbe. Avec l’arrivée des ramasseuses il fallait qu’il y en ait de l’herbe parce sinon la ramasseuse s’enfonce, mais pas trop non plus. Il se sont donc mis à broyer tout le temps et à mettre du Roundup sur la ligne. Il a dû y avoir un bon commercial qui leur a dit de faire ça, et tout le monde s’est mis à le faire.
Maintenant ça a encore changé, ils disent qu’il faut broyer en juin. En général ça se passe comme ça : les techniciens arrivent, ingénieurs ou pas, avec leur diagrammes et ils te disent ce qu’il faut faire. Moi le technicien est arrivé, m’a dit plein de conneries, mais je n’ai pas voulu l’écouter, j’ai plutôt fait à ma manière.
C’est vrai qu’il y a quelque chose de rassurant dans le fait de faire tous pareil, en suivant ton bulletin technique qui te dit « on a mesuré et cette année il va y avoir beaucoup de carpocapses ou de mouches ». Et tu es vite mal vu si tu ne fais pas comme les autres, surtout en milieu paysan. Je suis montré du doigt comme un mauvais agriculteur.
C’est personnel mais j’ai envie de passer le moins de temps possible sur des grosses machines à cramer du gasoil dans mes parcelles pour faire de la noix. Ce que je m’étais dit c’est que j’allais laisser les arbres faire leur vie, que je récolterais ce qu’ils me donneraient et que je vivrais avec ça. Après je passe beaucoup de temps à commercialiser de novembre à mai. Pour moi c’est plus important de faire ça que de monter sur mon tracteur à tout le temps broyer, etc.
Les années passent et j’ai maintenant mon propre retour d’expérience. Je trouve qu’il y a certains noyers qui ont souffert de la manière que j’ai eu de ne pas les gérer. Surtout la question de l’engrais me pose problème, je vois que ça atteint ces limites de ne pas en mettre. Cette année, par exemple, j’ai mis 100 tonnes de fumier que je suis allé chercher dans un élevage en Chartreuse. »






