Accueil > Mai / Juin 2013 / N°20

Menaces sur la protection de l’enfance

Décidément, les échos nous parvenant du conseil général ne sont pas reluisants. Ainsi le témoignage anonyme qui suit raconte de l’intérieur la volonté de mise à mal de la protection de l’enfance par le conseil général et une partie du mal-être engendré sur ses salariés.

L’ambiance était déjà morose depuis un moment, au conseil général : tensions entre les services, placardisation, cloisonnement, hiérarchisation, management par le stress, etc. Le mariage entre bureaucratie et libéralisme, voulu par la Réforme générale des politiques publiques (visant à introduire des logiques de rentabilité dans le service public), a bien pris.
Par ailleurs, la direction et les équipes de terrain sortent d’une série de fusions et de réorganisations à rallonge, qui ont entraîné leur lot de dysfonctionnements lourds : postes réaffectés, temps-partiels imposés ou division sur plusieurs services, alourdissement de la charge de travail.
Sous prétexte de «  se rapprocher du public », les équipes de travailleurs sociaux ont été enlevées des centres sociaux et recentralisées dans des locaux bunkerisés (codes, badges, secrétariat) et parfois éloignées du terrain. Le transfert des dossiers d’un travailleur à l’autre a été une catastrophe ; impossible de savoir qui suivait qui. Idem dans les services centraux : fusion des directions, réaffectation des services, avec des bagarres pour piloter certains dispositifs et en éviter d’autres. Les patates chaudes finissaient toujours par être traitées par les agents les plus conciliants. Les chefs de service se retrouvent avec un boulot monstre, une pression incroyable, qu’ils gardent pour eux ou font rejaillir sur leurs collaborateurs, selon le caractère.
La tension était d’autant plus forte que chacun s’attendait à ce que les budgets 2013 soient extrêmement serrés. Ça n’a pas manqué : la composition votée a bien montré que la priorité pour le conseil général, en temps de crise, ce n’est pas le social, mais les autoroutes (voir Le Postillon n°18). La protection de l’enfance, qui coûtait trop cher, a particulièrement morflé. Peut-être que le bien-être des actionnaires de Vinci est plus important que celui des gamins. Toujours est-il qu’il a fallu gérer ces coupes budgétaires. Le directeur général des services a proposé un plan en trois « briques », ce qui révèle bien leur état d’esprit.
Observant que les prix de journées payés pour les jeunes étaient plus élevés en établissement (Maisons d’enfants à caractère social, foyer, etc), l’idée a été de mettre les gamins ailleurs. Il y avait deux solutions. Faire partir les plus vieux en les poussant vers l’autonomie, en Foyer jeunes travailleurs, avec un accompagnement financier et/ou social aussi allégé que possible, ou envoyer les plus jeunes en famille d’accueil. C’est la deuxième solution qui a été choisie, en surfant sur l’image des affreux foyers de la DDASS et des gentils papas-mamans qui veulent bien «  prendre un enfant par la main » [1]. La direction a pu clamer qu’il s’agissait là d’une «  politique plus économique, mais surtout plus humaine ». Le problème, c’est qu’il va falloir recruter, former et contrôler plusieurs centaines de familles supplémentaires dans les années à venir, alors qu’il n’y a actuellement pas assez de postulants pour appliquer strictement les critères de sélection. On risque d’être tellement en galère d’ici l’an prochain qu’un casier judiciaire pour détournement de mineur ne sera pas rédhibitoire.
Enfin, pour éviter que d’autres jeunes ne viennent remplir les places vidées en foyer (il y a une hausse des « signalements » de jeunes en danger depuis 2007), la source est tarie en développant le milieu ouvert, le soutien à la parentalité. La loi de 2002 a élargi les missions de l’aide sociale à l’enfance à la prévention, mettant en avant qu’il faut soutenir les parents dans leur tâche pour éviter d’avoir à les suppléer. Une amélioration sur le plan éthique, mais qui sert de cache-misère aux restrictions budgétaires : ça coûte moins cher d’envoyer une assistante sociale quatre heures par mois vérifier que les parents lavent, nourrissent et ne cassent pas trop la gueule de leurs mômes, plutôt que d’avoir à les placer quand les parents faillissent. Le risque c’est que, comme partout, les travailleurs sociaux chargés du milieu ouvert seront surchargés de travail et ne pourront assurer leurs contrôles. En Isère il y a quelques années, un bébé est mort d’inanition, alors qu’il « bénéficiait » d’un suivi renforcé. Plus récemment, en Seine-et-Marne, les gendarmes ont découvert fortuitement qu’une môme suivie par l’aide sociale à l’enfance était enterrée dans les bois depuis plusieurs mois, et que les parents présentaient la grande sœur aux travailleurs sociaux, débordés.
Le plan prévoyait une réduction de trois cent lits dans les établissements dans les trois prochaines années, et la fermeture totale de certaines structures. Il devait se traduire par la suppression de cent soixante-dix-huit postes de travailleurs sociaux, ce qui entraîna forcément leur colère. Environ deux cents d’entre eux ont manifesté trois fois entre le 20 mars et le 12 avril, déterminés à faire le bras de fer avec le conseil général. La direction s’y attendait, évidemment, et avait prévu de diviser pour mieux régner. Mais face à une grosse mobilisation, Vallini, qui craint sans doute que le remue-ménage finisse par remettre en cause ses ambitions ministérielles, a cédé. Le 12 avril, il annule le plan et promet que les travailleurs sociaux de terrain seront impliqués dans la réécriture du projet. On dirait que le directeur général n’aura pas réussi son coup de force, lui qui se proposait de «  convaincre plutôt qu’imposer » [2]. Malgré cette reculade, les salariés restent vigilants, convaincus que le conseil général arrivera à ses fins d’une manière ou d’une autre. Au conseil général, le mal-être devient en tous cas plus que palpable, la colère aussi.

Notes

[1Édito de Nova Magazine, le journal des agents du conseil général, n°52, janvier 2013.

[2Édito de Nova Magazine, le journal des agents du conseil général, n°52, janvier 2013.