Accueil > Avril-Mai 2017 / N°40

Emploi fictif : Yannick Neuder hors de cause

Comment font ces gens qui remplissent leur semaine de trois boulots différents ? Et pas des emplois aidés dans des associations de complaisance, non, de vrais boulots sérieux qui vous occupent du matin au soir. Toubib par exemple : c’est connu que ça laisse peu de temps pour la gaudriole. Eh bien Yannick Neuder, cardiologue, parvient à cumuler son emploi de chef de pôle au CHU de la Tronche, ses mandats de maire de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs et président de communauté de communes, son engagement bénévole en tant que président de l’AEPI (l’Agence de développement économique Isère Rhône-Alpes, une structure associative d’une vingtaine de salariés sous perfusion de la Région), son engagement militant en tant que vice-président de la fédération départementale des Républicains 38, et sa fonction de vice-président de la Région Auvergne Rhône-Alpes - c’est vrai que c’est pas une très grosse région, mais quand même. Pas inquiet de la surchauffe, le voilà qui brigue la députation aux prochaines législatives. Émus par cette prouesse qui nous semble hors d’atteinte, nous avons enquêté sur ses talents d’ubiquité.

Imagine. Un jour tu tombes sur un beau portrait de Yannick Neuder dans Le Daubé (2/10/2016). Le titre, c’est « ne pas dépendre de la politique » et tu trouves ça marrant pour un mec qui a déjà trois mandats. « Vous êtes maire, président d’une communauté de communes et vice-président à la Région. Tout ça fait un peu beaucoup, surtout quand on est chef de pôle au CHU, non ? », l’interroge la journaliste. Réponse de l’édile : « Je pense que je fais “tout” de mon mieux. […] je ne fais rien à moitié. Mais c’est vrai qu’en ce moment, mes différentes tâches empiètent beaucoup sur le temps que je devrais consacrer à ma famille, sur mon temps de repos aussi. Mais mon métier m’a appris à bien m’organiser, à aller à l’essentiel et aussi à déléguer, à faire confiance. » Tu te dis que c’est beau la langue de bois.

Imagine. Un peu plus tard, tu reçois un mail d’un médecin qui se pose des questions sur son collègue Neuder, chef de pôle thorax et vaisseaux en cardiologie. «  Le CHU j’y bosse, et ils sont pas nombreux ceux qui ont vu travailler le bon Docteur Neuder. Il a néanmoins un poste à temps plein et comme le veut la loi il devrait faire 10 demi-journées par semaine. » Là, comme tu as l’esprit un peu mal tourné, que tu as déjà entendu parler de François Fillon, et que tu lis des fois Le Canard enchaîné, un mot te vient à l’esprit : « emploi fictif ».

Imagine. Tu te mets en quête. Tu te balades dans l’hôpital, dans le service de Neuder, introduit par une connaissance. Tu tchatches avec une infirmière : «  Si je vois Neuder ? Oui, je le vois comme toi, dans Le Daubé. Les grandes photos et la politique, ça c’est son truc, c’est pas le mien. » Un peu plus loin, tu tombes sur un soignant, qui n’aime pas vraiment le bonhomme : «  C’est un mec qui m’énerve, bon : c’est physique. Je travaillais sur des épreuves d’effort où le patient pédale sur un vélo d’appartement. Neuder arrivait toujours en retard et disait systématiquement au patient - ça énervait tout le monde -“désolé, j’étais en train de sauver une vie ». Tu te dis qu’il ne fait pas l’unanimité humainement, mais que cet aspect-là n’est pas illégal.

Imagine. Tu passes des coups de fil, et finis par rencontrer Hélène Bouvaist, une cardiologue qui bosse avec Neuder au CHU. Elle contredit directement tes intuitions mal placées. « C’est pas un emploi fictif ». Elle confirme que son confrère est peu présent au CHU - une journée par semaine où il enchaîne consultations et réunions d’équipe - mais pour elle, il remplit sa tâche de chef de pôle avec compétence. Il est réactif aux mails, connaît ses dossiers par cœur et défend vaillamment son service face à la direction. Elle t’explique des subtilités administratives, les comptes épargne-temps, en gros des RTT non utilisés, que Neuder doit utiliser pour faire ses mandats. Tu apprends que les médecins ont droit à des Tigs (temps d’intérêt général), deux demi-journées par semaine, ce qui explique pourquoi tant de médecins font de la politique. Tu repenses à cette conversation avec Marc, kiné et délégué CGT Santé sociaux : « Quand c’est une infirmière qui est élue dans un village elle n’a aucun aménagement de son temps de travail ».

Imagine. Tu rencontres un autre salarié de l’hôpital, un peu agacé par Neuder. Légal ou pas, travail effectif ou pas, le fait que le chef de pôle ne soit présent qu’une journée par semaine au CHU l’énerve. Il trouve cela symptomatique des habitudes de certains médecins. « Ce sont les seuls à l’hôpital à ne pas être évalués. (…) L’hôpital public tient parce qu’une poignée de gens ne comptent pas leurs heures, ne regardent pas la fiche de paie à la fin du mois et sont passionnés par ce qu’ils font. » Si tous les médecins ne venaient qu’une journée par semaine, « on aurait déjà fermé boutique. »

Imagine. Tu finis par appeler Neuder lui-même. Il te répond rapidement, un peu ennuyé parce qu’il avait eu vent que tu te renseignais à son sujet : « Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous ne m’avez pas appelé directement. Je vous aurais montré tous les documents, les carences. Cette ambiance de suspicion… vous savez, il y a toujours des jaloux... » Tu prends rendez-vous et il s’attelle à lever la suspicion sur son emploi, en sortant moult documents et en détaillant sa journée type : de 5h du mat’ quand il se lève, puis fait sa gym, à minuit ou 1h du mat’, le gars est debout, frais et dispo, fait des micro-siestes, enchaîne permanence à la mairie et réunion de 18h à 1h du mat’ à la communauté de communes. C’est ce qu’il te raconte. En pleine journée de boulot au CHU il s’interrompt, se change, prend le tram, va inaugurer un truc et revient au CHU - les heures sont scrupuleusement décomptées. Tu sens le mec habile, sur qui tout glisse, même le programme de Fillon, le candidat qu’il soutient officiellement et qui veut supprimer des centaines de milliers de fonctionnaires. Ça n’inquiète pas Neuder, qui assure qu’il n’y aura aucun poste supprimé dans le secteur de la santé – on n’est pas obligé de le croire. Et puis, tu calcules ses revenus, au moins 9 000 euros par mois entre son salaire et ses indemnités. Tu te dis que forcément il doit bien aimer le fric, mais pas non plus tant que ça, sinon il ferait cardiologue dans le privé. Son véritable moteur ça doit être l’ambition : «  Ici à l’hôpital j’ai tout fait, je peux pas aller plus haut. Et après trois mandats à la mairie, c’est bien de passer à autre chose. Être député, ça se prépare pas en trois minutes : ceux qui se font élire sans avoir l’expérience de la gestion d’une commune, bon courage. »

Imagine. On t’a également conseillé de discuter avec René Vette, maire de Saint-Étienne de Saint-Geoirs de 1977 à 2002. Il connaît bien Neuder. C’est lui qui lui a mis le pied à l’étrier. « Mes adjoints, ça les intéressait pas d’être maire : lui, oui ! J’étais très content de trouver un successeur. En 2002 j’ai démissionné pour qu’il soit élu. » À l’époque, Saint-Étienne compte moins de 3 000 habitants, ce qui autorise le panachage, qui permet aux électeurs de rayer de la liste le nom de certains candidats. « C’est son nom qui était le plus souvent barré sur les bulletins de vote » affirme Vette. Maintenant il regrette, peuchère : « C’est quelqu’un de très fort : il sait cacher son jeu. La personne réelle je l’ai découverte après. Il fait partie de ces jeunes élus carriéristes qui ont tellement peur d’échouer qu’ils terrorisent leurs prédécesseurs. Ils vous font disparaître, vous mettent sous l’éteignoir, vous n’existez plus. Ce sont des tueurs ». Il enchaîne comme ça sans s’arrêter. « C’est un bon gestionnaire à son service. La commune au service d’une carrière. » René Vette s’est penché sur les conditions dans lesquelles Matthieu Chamussy (le type qui perd des élections législatives et municipales à Grenoble pour le compte des Républicains 38) a été recruté par la mairie de Saint-Étienne. Des conditions qu’il juge pour le moins opaques, et qui lui font dire que Neuder est coutumier des « obstructions antidémocratiques ». De 2008 à 2014, le contrat était reconduit avec ou sans vote du conseil municipal, qui a lâché plus de 150 000 € : il trouve ça louche, René Vette. « C’est vraiment triste : je devrais être content que mon successeur se présente aux législatives, mais ce n’est pas le cas. Que les élus soient de droite, de gauche ou du centre, je m’en fous, mais c’est trop facile de faire n’importe quoi avec le pognon des autres. » Celui qui a cumulé jusqu’à trois mandats alors qu’il était retraité et dit y avoir consacré 14 heures par jour, analyse : « J’ai jamais reproché aux élus de cumuler, mais faut assumer ! Si la personne a le temps de faire les choses bien, tant mieux. Mais ça me paraît assez improbable pour Yannick Neuder, sauf à avoir des collaborateurs qui font le boulot. »

Imagine. Le bouclage du journal c’est dans deux jours et tu dois rendre ton texte. Tu te dis qu’il est forcément bancal, parce que tu es parti bille en tête sur une hypothèse fausse. Neuder ne fait manifestement rien d’illégal, même si ça a l’air d’être un sacré loulou carriériste. Une personnalité tristement banale dans un monde politique de «  tueurs » pas vraiment représentatif de la diversité du peuple. Tu te dis que la prochaine fois, tu t’intéresseras à des vraies gens plutôt que de t’embourber dans un portrait de personnalité. Mais tu sais que le journalisme, ce n’est pas que des enquêtes réussies, des scoops dénichés, des articles flamboyants. C’est aussi des dizaines d’heures passées à chercher, à se planter, à tâtonner, à douter, à galérer. Et parfois il faut en parler. Parler du temps perdu qu’on ne rattrape plus.