Accueil > Avril-Mai 2017 / N°40

Est-ce ainsi que la presse meurt ?

« Tout est affaire de décor / Changer de lit changer de corps /
À quoi bon puisque c’est encore / Moi qui moi-même me trahis
 ».
C’est le début du poème Est-ce ainsi que les hommes vivent ? d’Aragon. Ça parle d’amour, de désir. Mais ces lignes pourraient aussi s’appliquer à la presse, en ce moment.
Face au développement de la vie virtuelle, le nombre de journaux vendus diminue – lentement mais sûrement. Fort logiquement, de plus en plus de marchands de journaux baissent le rideau. Chaque année, 4 à 5 % des 25 000 points de vente de presse disparaissent en France. À Grenoble, les derniers diffuseurs de presse qui ne vendaient pas de tabac ont fermé : celui du cours Jean Jaurès avait cessé ses activités l’année dernière, celui du boulevard Joseph Vallier vient de le faire. L’occasion d’aller discuter avec leurs deux tauliers, qui racontent les joies et les peines de ce métier en voie de disparition.

«  Ça fait deux mois que je ne dors presque pas » m’assure Georges autour d’un demi. Fin janvier, il a déposé le bilan de son espace de presse, puis il nous a appelés un peu gêné : il nous devait environ soixante-dix euros, pour une trentaine d’exemplaires vendus. Une somme dérisoire, mais qui chagrine Georges : «  vraiment ça me fait mal, j’ai jamais eu de problèmes avec vous, je vous aimais bien ». Alors, en échange, il a insisté pour me payer une bière, puis deux, trois, quatre, après j’ai arrêté de compter.

Cela faisait presque vingt ans qu’il tenait ce petit magasin du boulevard Joseph Vallier. À peine vingt mètres carrés, des centaines de journaux différents, des jeux à gratter, des bonbons, des colis, des abonnements pour les transports en commun. Georges n’a jamais vraiment roulé sur l’or, tout juste le Smic pour 65 heures par semaine. « J’ai réussi à vivre, mais j’ai jamais touché un salaire à 2000 euros, et j’ai pris peu de vacances, seulement quand mes parents pouvaient me remplacer. »
Depuis quelques mois, il n’arrivait plus à payer certaines factures : «  je n’avais pas beaucoup de dettes, 13 000 euros mais je savais très bien que si je continuais comme ça, j’allais continuer à m’enfoncer. Un soir, j’ai décidé que c’était terminé. Le lendemain je suis allé au greffe du tribunal dire que je déposais le bilan. Même si ça m’emmerde de planter des petites gens, comme vous. »

S’il aimait bien Le Postillon, ou les vendeurs de bonbons, il est un peu plus fâché contre les autres distributeurs de presse. Presstalis, qui diffuse la majorité de la presse, l’a bien « planté » au printemps dernier : « pendant dix jours, j’ai pas été livré en journaux. Il y a eu un bug informatique qui avait interverti deux distributeurs. Ils envoyaient ma livraison à un tabac des Arcs, qui était fermé vu que ce n’était plus la saison de ski. Donc moi je ne recevais rien. Dix jours, c’est long, des clients ont arrêté de venir chez moi chercher leur journal. Mais je n’ai jamais eu de dédommagements, le mec de Presstalis a eu le culot de me dire “nous non plus on n’a pas touché notre commission ». C’est que Presstalis se soucie peu des « petits » diffuseurs de presse et favorise avant tout les grandes enseignes.

Ceux à qui Georges en veut le plus, c’est les commerciaux du Daubé. « Il y a deux ans ils m’ont mis Le Daubé au Monoprix, qui est juste à côté. J’y suis allé dimanche dernier, il y en a sur toutes les caisses. » Avant, Georges vendait environ 90 Daubé par jour. Depuis sa mise en vente à Monoprix, c’était environ deux fois moins. Au niveau purement financier, ça fait pas grand chose, «  mais ces 40 personnes par jour qui venaient avant acheter Le Daubé, et qui ne viennent plus, elles achetaient potentiellement d’autres choses ».

Sur le boulevard Joseph Vallier, Le Daubé est également en vente à Casino, dans des boulangeries ou à la station BP. Dans la montée d’immeuble au-dessus du magasin de Georges, « ils ont démarché les vieux pour leur proposer l’abonnement à 67 centimes par numéro, au lieu d’un euro s’ils l’achètent chez moi. Certains ont accepté, puis sont venus s’excuser chez moi. » Faut dire que Georges était pas mal apprécié du voisinage. Selon lui, «  certains m’adorent, d’autres me haïssent, mais j’ai rendu des services à beaucoup de voisins âgés. Je leur ai fait leurs papiers, je leur ai commandé leur taxi. » Beaucoup croient que les petits commerçants font juste du business, mais ils peuvent avoir aussi un rôle social important.

« Le Daubé au final, je les ai plantés de 3000 euros, mais avec eux je n’ai aucun scrupule. Après les avoir mis au Monoprix, Laurent Guesdes, le directeur commercial, est venu me voir avec un grand sourire. Je lui ai dit “j’ai rien à vous dire, la porte elle est là-bas. Tu peux l’écrire ça, tu peux même organiser un débat avec eux, j’assume hein, même un dimanche à 6h s’ils veulent ». J’ai envoyé un mail à Laurent Guesdes pour lui proposer, mais il ne m’a - bizarrement – jamais répondu. Dommage.

La presse, « à contre-courant » ?

Je suis aussi allé voir un autre ancien vendeur de presse. Jusqu’à l’année dernière, Alain était salarié du point presse situé au début du cours Jean Jaurès, près de la Bastille. Un secteur qui a pas mal changé ces dernières années, avec l’arrivée du tram, et puis la fermeture ou le changement de pas mal de commerces. Le magasin d’Alain a baissé le rideau en janvier 2015, à cause de son manque de rentabilité : «  j’aimais bien ce travail, parce qu’il était très libre. Je vendais de la presse, à des clients plutôt âgés, et puis je recevais des colis, pour des clients plutôt jeunes : ces deux activités me permettaient d’avoir un panel large et intéressant. »

Il est étonnant, Alain. À soixante-et-un ans, après un an de chômage, il veut rouvrir un petit magasin de presse, cette fois à son compte. «  J’aime bien être à contre-courant, j’ai du mal avec le portable, j’ai pas internet ni de télé, je vais au cinéma ». Quand je lui demande comment il compte en vivre, vu le contexte financier de la presse, Alain sourit : « Je suis pas dans la démarche “combien ? ’’, mais “pourquoi ?’’. Les magasins de presse se ressemblent tous. Il n’y a pas de surprise. La première chose que vous voyez, quand vous entrez au relay Hachette de la gare, c’est des bouteilles d’eau. Coca-Cola m’avait démarché pour que j’en vende, avec un frigo et tout le bazar... Moi j’aime bien les lieux uniques, et j’aime bien les journaux ».

Alors il s’est mis à chercher un local à louer, même s’il sait qu’ensuite ce ne sera pas facile de se faire livrer par Presstalis : «  je vais les faire chier, avec mon magasin trop petit. Eux aimeraient qu’il n’y ait que des grosses structures. Mais je vais essayer. » Et moi, j’aimerais bien que ça marche, comme toutes les idées «  à contre-courant ».

Alain cherche pour l’instant surtout autour de son ancien local, notamment sur le cours Gambetta. Sur cette grande avenue, il n’y a plus de presse vendue. Le tabac situé à côté du bar de la Natation, vient d’arrêter de vendre des journaux, à part Le Daubé et Le Postillon. «  ça on les vend bien, m’assure le taulier. Mais le reste c’était trop de travail pour ce que ça rapportait. Et puis on a eu quelques problèmes avec les diffuseurs, alors on a arrêté ». Depuis, les journaux ont été remplacés sur les étals par des jeux vidéos « et on est très contents », nous assure le patron.

Pas très loin, sur la place de l’Etoile, il y a le tabac-presse qui, selon les propriétaires, vend le plus de presse sur Grenoble. Le patron m’explique que chez eux, « pour l’instant la presse ne baisse pas trop. Après c’est sûr qu’on est dans un quartier aisé avec des clients qui achètent pas mal de magazines assez chers ». Et la patronne me parle de leur « passion pour la presse. C’est aussi pour ça que ça marche : parce qu’on travaille beaucoup la disposition des journaux ». On le voit, nous, pour Le Postillon, que la disposition des journaux est un art à part entière, et que selon l’endroit où est placé notre bimestriel, la quantité d’exemplaires vendus peut passer du simple au décuple.

Cela fait quinze ans qu’on nous annonce la mort du papier : selon les oracles médiatiques, le futur de l’information passera forcément par le numérique. Dans les faits, la presse papier meurt beaucoup moins vite qu’annoncé, et aujourd’hui encore, malgré des années de révolution numérique, beaucoup plus de journalistes vivent du papier que du numérique. Reste que le futur des magasins de presse est bien incertain. Est-ce que les journaux deviendront un luxe de riches ? Des journaux parviendront-ils à redonner au plus grand nombre le goût du papier face au zapping incessant du monde virtuel ?
Dans tous les cas, voilà une occasion de rappeler que Le Postillon milite pour que vous nous achetiez plutôt dans les tabacs-presse : plus notre journal est présent et demandé, mieux il est placé, plus il a de chance de toucher des personnes différentes. Pour les personnes qui souhaitent à tout prix s’abonner pour nous soutenir, pas de problème : gardez le numéro reçu par la Poste pour vous, et courez dans un tabac-presse en acheter un autre pour l’offrir à un ami ou à une salle d’attente.