Accueil > Octobre 2016 / N°37

Plan d’austérité de la mairie de Grenoble

Grenoble sera-t-elle insoumise ?

Peut-on être « insoumis » une fois arrivé au pouvoir ? Les militants de Mélenchon s’agitent pour la présidentielle avec un slogan phare : « La France insoumise ». À Grenoble, nombre de militants du Parti de gauche regrettent la soumission de leurs élus aux politiques d’austérité. Suite à la présentation du plan de sauvegarde, les co-secrétaires départementaux ont sorti un communiqué pour demander un moratoire et une consultation. Une demande qui pourrait paraître évidente, mais qui n’a pas plu aux instances nationales : le parti a immédiatement été mis sous tutelle. Reportage à l’assemblée générale extraordinaire, qui a mis en évidence les deux lignes politiques s’affrontant à l’intérieur du parti.

Une femme crie : « Je t’emmerde ».
Un homme s’insurge : « On dit pas ça, quand on parle de fraternité et de respect, on dit pas aux camarades “je t’emmerde” »
La femme répond : « Tu sais où tu te la mets ta fraternité ? »

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Sacrée ambiance, ce vendredi 2 septembre, pour l’assemblée générale extraordinaire du Parti de gauche (PG). Une soixantaine de « camarades » est réunie pour tenter de résoudre la pire crise qu’affronte le jeune parti en Isère.

C’est une crise qui a éclaté au mois de juin, suite à la présentation du plan de sauvegarde de la municipalité grenobloise, dont fait partie le PG. Ce plan, qui taille dans les dépenses sociales, passe mal chez nombre de militants remontés contre les politiques d’austérité.

Juste après la présentation de ce plan, le 11 juin, le comité de Grenoble envoie à la presse un communiqué pour soutenir sans réserve les élus grenoblois, rejetant la faute sur « le libéralisme et les trahisons du gouvernement Valls-Hollande ». Jusque-là, tout va bien dans la discipline de parti. Mais quelques jours plus tard, patatras ! Le 17 juin, les deux co-secrétaires départementaux envoient un autre communiqué. Si ce texte désigne « clairement le gouvernement Hollande-Valls-Macron comme responsable », il se démarque et demande « un moratoire sur ce plan ».

C’est pas bien méchant : juste une demande de « débat / consultation publique ». C’est même le minimum au vu du programme de Piolle. L’engagement n° 8 promettait : « Chaque année, la municipalité débattra avec les habitants du budget municipal en proposant plusieurs scénarios, dans chaque secteur et avant le vote du budget par le conseil municipal ».

Une mise sous tutelle contre le débat

C’est pas bien méchant, mais c’est déjà trop. Alain Dontaine, le co-secrétaire du comité de Grenoble, très proche des élus, envoie un SMS à un des deux co-secrétaires départementaux : « Tu me confirmes ta déclaration de guerre ? ». Une posture martiale annonçant la suite : pour cet écart à la ligne, les deux co-secrétaires départementaux seront « mis en demeure ». Le 16 juin, le conseiller municipal Alan Confesson - dont nos lecteurs avaient pu découvrir la prose pataude dans Le Postillon n° 32 - envoie un mail aux membres de la majorité pour les rassurer : « Je peux vous garantir que les velléités sécessionnistes ne sont le fait que d’une toute petite minorité… ».
La commission nationale de résolution des conflits est saisie par Kristof Domenech, adjoint à Saint-Martin-d’Hères et proche de la première adjointe Elisa Martin. Une réunion de conciliation est organisée fin juin, sans succès. Le secrétariat départemental est « mis sous tutelle » par les instances nationales, les deux secrétaires départementaux étant interdits de communication. Deux membres du SEN (secrétariat exécutif national) disposent de tout le pouvoir. Tout ça pour un communiqué demandant un débat : au Parti de gauche, comme à EELV, on ne rigole pas avec Grenoble. Les instances nationales des partis portent une attention permanente sur ce qui se passe dans la seule grande ville dirigée par « l’autre gauche », et ne veulent pas que des voix discordantes internes s’expriment.

On vous passe les multiples rebondissements, courriers, textes à rallonge pour arriver à cette assemblée générale extraordinaire du 2 septembre, convoquée suite à cette mise sous tutelle. Où, pour caricaturer, deux camps s’affrontent. D’un côté, ceux qui pensent qu’il faut soutenir les élus coûte que coûte et que le communiqué des deux co-secrétaires est un acte de trahison.
De l’autre, ceux offusqués par la mise sous tutelle et la perte de pouvoir de l’assemblée générale qui devrait être souveraine. Une cinquantaine de militants ont, dans les jours précédant l’assemblée générale, signé un « appel pour un débat serein et démocratique à l’A.G. du 2 septembre », lancé par Jean-Pierre Juy, un des cofondateurs du parti. Dans un texte distribué aux « camarades tuteurs avant l’AG », il s’emporte contre le « véritable déni de démocratie » que représente la mise sous tutelle. Au téléphone, il développe : « La démocratie c’est un affrontement. Il n’y a pas d’autre solution que l’affrontement démocratique. Ce qui se passe à la mairie, cela correspond aux nouveaux modes de management : c’est le lissage des désaccords. Il nous faut un vrai débat au travers d’une confrontation indispensable entre les militants ».

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Des élus comme les autres ?

Mais en dehors de ces questions de forme, ce sont des divergences de fond qui sont mises au grand jour. Pour les « frondeurs », il faut à tout prix revenir sur le plan de sauvegarde : « L’attitude actuelle de l’équipe municipale ne mène qu’à une impasse totale. Employés municipaux, syndicats, associations de quartier, parents d’élèves sont vent debout ! Les conseils municipaux sont envahis ou se tiennent sous la protection des forces de police ! Tout cela est évidemment étranger à notre programme, à nos principes, c’est le renoncement à tout ce pour quoi nous nous sommes constitués en parti. En pleine campagne présidentielle, c’est catastrophique. (…) Tout échec éventuel, toute trahison seront immédiatement exploités par les adversaires de la révolution citoyenne : ‘‘vous voyez bien qu’ils sont comme les autres !’’ »

Annie Foglio est aussi une des cofondatrices du Parti de gauche en Isère. Pour elle, une des causes du problème, c’est qu’ « au Parti de gauche, on n’a jamais eu de discussion avant sur les relations élus/militants. Les élus de Grenoble, on leur a trop fait confiance... ». Ancienne membre du Parti socialiste, elle était adjointe à la mairie de Vif avant de démissionner en 2003 : « J’ai toujours estimé que quand on est élu, on n’est pas un électron libre, on doit discuter avec les militants et les représenter. J’ai aussi été secrétaire de section et me suis battue pour que tous les militants soient sur un pied d’égalité et aient leur mot à dire ». Elle est donc forcément déçue de la façon dont ça se passe à Grenoble : « on est un parti qui devait avoir une ligne qui fasse que les gens réadhèrent avec la politique, on ne devait pas faire de la politique à l’ancienne ». Et c’est vrai que la manière de faire de la politique du Parti de gauche depuis qu’il est au pouvoir municipal ne semble pas convaincre les foules : alors qu’il comptait 380 militants il y a peu, il en reste aujourd’hui environ 200.

C’est un des gros reproches fait par les « frondeurs ». Pendant l’AG, un homme dénonce : « On nous met systématiquement devant le fait accompli et on doit défendre les élus ». Le texte de « l’appel pour un débat serein... » regrettait : « Dès l’élection de l’équipe municipale de Grenoble, les demandes de communication des militants avec les élus se sont heurtées à une résistance et une forte inertie de leur part ». Jean-Pierre Juy développe : « Il y a une différence entre les camarades qui peuvent faire des choses parce qu’ils sont élus et puis les autres. Les autres, ils sont bons pour les campagnes électorales et à Grenoble, on en sait quelque chose. Parce que s’il n’y avait pas eu cette force d’intervention de tous les camarades pour gagner la mairie, elle n’aurait jamais été gagnée ».

De l’autre côté, les « camarades - élus » se disent « blessés » et choqués par la remise en cause de leur action. Lors de l’AG, certains prennent leur défense, comme cette femme : « Dans tous les comités, les élus arrivent épuisés, pour nous expliquer. On manque de respect pour leur travail. Le climat commence à être détestable depuis un an. Si je suis encore là aujourd’hui, c’est pour JLM2017 [NDR : la candidature de Mélenchon], pour qu’on arrive à apparaître forts et unis. Il faut soutenir les élus, être loyaux ». Suite à une intervention de l’adjoint aux sports Sadok Bouzaïene défendant la politique municipale dans les quartiers Sud, un homme s’exclame : « Là, on n’est pas dans la littérature ou dans la philosophie, on est dans la vie là ! »

Tayeb Tounsi, attaché de groupe des élus, résume la position des élus : « Le fond, c’est que des camarades sont en désaccord avec ce que font les élus à Grenoble. Qu’est-ce que vous leur demandez ? Ils essaient de faire au mieux. Il y a eu des erreurs de communication qui ont pu être faites, j’en suis conscient. Pour le fond, des conneries sont dites en finances publiques et dans le droit. Du moment que des candidats acceptent de jouer le jeu et de se faire élire dans les institutions de la Ve république, vous acceptez qu’une municipalité n’est pas l’Etat. Ils ont accepté d’être dans une municipalité, ils sont soumis au gouvernement, ils résistent là où ils peuvent résister, ils lâchent parce que des fois on lâche, c’est comme ça. Maintenant c’est la probité des camarades que vous avez portés à la mairie de Grenoble que vous mettez en cause et c’est insupportable. »

Grenoble soumise à l’austérité ?

Face à la baisse des dotations de l’état et aux difficultés financières de la ville de Grenoble, y avait-il moyen de faire autrement que ce « Plan de sauvegarde » ? Les élus et leurs soutiens assurent que non, brandissant le risque de « mise sous tutelle » par la préfecture. Les autres ont plus d’imagination. « Se battre contre l’austérité, c’est diminuer le nombre d’employés ?, se demande Annie Foglio. Quand Mélenchon parle de dette, il dit qu’il faut refuser de payer sa dette et les emprunts toxiques. Si on est assez costaud politiquement, on peut faire basculer les choses. Et puis il aurait été préférable d’accepter le risque d’être mis sous tutelle, pour ne pas assumer la mauvaise gestion de Destot, et la baisse des dotations. Après c’est la préfecture qui aurait dû gérer la ‘‘merde’’, et pas nous. »

Une hypothèse qui a fait bondir la première adjointe Élisa Martin lors de l’AG : « Nous assumons d’avoir refusé le chemin de remettre les clefs à la préfecture. À un moment il faut être un peu dans le monde réel, excusez-moi, le préfet, il en a rien à branler des plans de sauvegarde, il cherche pas la dentelle, il s’en fout. » Un discours qui sera coupé par un monsieur balançant : « Eh Élisa tu devrais descendre un peu plus souvent dans la rue quand il y a des manifs... Parce que c’est pas souvent qu’on te voit », provoquant le départ irrité de la personnalité la plus connue du Parti de gauche de l’Isère. Quelques minutes plus tard, après que certains aient pris sa défense - « en étant première adjointe, c’est sûr qu’elle a pas le temps d’aller à toutes les manifs » -, elle revient et crie : « 70 jours de Nuit debout, camarades ! ». La « bienveillance des camarades », souhaitée par Didier Theveneau un des « camarades-tuteurs », organisateur de l’AG, n’aura pas toujours été au rendez-vous de cette soirée.

Le risque de mise sous tutelle est en tous cas le grand argument empêchant tout débat et remise en cause. Pourtant, il est largement surestimé. Si le préfet a bien envoyé une lettre au maire le 24 mai pour alerter sur la situation financière de la ville, jamais il ne prononce le mot « tutelle ». Il propose juste « d’engager, si besoin est, un échange constructif concernant les finances de la collectivité ».
Un des « frondeurs » ne pense pas que le risque de tutelle soit imminent : « Il convient de rappeler que cette procédure n’intervient pas du jour au lendemain mais seulement après une série de mesures administratives appliquées dans des conditions précises. Le premier contrôle effectué par les services financiers de la préfecture, à la demande exclusive du maire ou du préfet, est le contrôle budgétaire. Il peut être suivi d’un contrôle de gestion, qui est une opération lourde et durerait vraisemblablement une bonne partie de l’année 2017. D’autre part, la date limite d’adoption du Budget Primitif 2017 étant fixée au 31 mars 2017, la possibilité d’organiser auprès de la population une consultation budgétaire proposant différents scénarii, comme décrit dans l’engagement n° 8 de notre programme, reste entière si telle était la volonté de l’exécutif municipal ».

Jean-Pierre Juy va plus loin : « Le risque de mise sous tutelle c’est de l’enfumage, un faux problème. On nous impose une vision de la politique municipale comme étant un problème de gestion, de technique budgétaire. Les difficultés financières, c’est l’expression d’un rapport de force politique. L’enjeu c’est une mobilisation populaire contre ceux qui étranglent les collectivités locales. L’interview de Piolle au Journal du Dimanche du 02/09/2016 est symptomatique : elle tire la barre à droite et veut faire croire qu’on ne peut pas échapper aux contraintes financières. Pour le Parti de gauche, c’est un problème : d’un côté on est la France insoumise avec Mélenchon, de l’autre on ne peut pas faire autrement avec Piolle. »

Une des personnalités nationales étant intervenue dans ce dossier est Danielle Simonnet, conseillère municipale à Paris et « coordinatrice du Parti de gauche ». C’est elle qui a signé, avec Eric Coquerel, le courrier actant la mise sous tutelle. Elle est pourtant connue pour s’être démarquée des élus se soumettant à l’austérité. Suite à un plan d’austérité annoncé par la mairie de Paris, elle s’insurgeait en octobre 2015 : « Mon profond désaccord avec la façon dont la majorité aborde ce débat budgétaire réside dans la fin de cette phrase de Bruno Julliard dans son interview accordée hier : “Cette baisse trop importante, trop rapide, des dotations de l’État n’est pas raisonnable. Mais c’est un choix du gouvernement : on doit faire avec.” Le gouvernement conduit donc une politique déraisonnable. Là-dessus au moins, nous sommes d’accord. Mais nous serions contraints de faire avec ? Mais il est où l’esprit de la Commune de Paris que pourtant vous concédez, au moins une fois par an, à célébrer ? Je vous le dis, il est totalement déraisonnable de se soumettre à une politique déraisonnable ! » Et l’esprit de la journée des Tuiles, il est passé où ?

Encadré :
Les élus doivent-ils demander l’autorisation d’aller pisser au cabinet ?

On a comme l’impression que des élus ont envie de passer par Le Postillon pour exprimer des désaccords, sans l’assumer publiquement. Suite à deux articles du Postillon offrant aux lecteurs des extraits de mails entre élus, tous les élus savent que leur liste mail est « percée ». Et que ce qu’ils y écrivent peut potentiellement finir dans notre journal, selon le bon vouloir des personnes qui nous les envoient par la Poste ou les posent dans notre boîte. L’échange de mails qui suit montre ainsi que certains élus sont excédés d’être « infantilisés » par le « Politburo » (les attachés de groupe, les membres du cabinet, le maire et quelques adjoints influents - voir Le Postillon n°31), désirant à tout prix contrôler toutes leurs expressions publiques. Avant de l’offrir à nos lecteurs, nous tenons à signifier aux élus désirant se servir de notre journal pour communiquer des informations que ça serait plus simple, et plus sympa, s’ils contactaient directement notre rédaction… Ça nous éviterait d’avoir à tout retaper.

Le 1er septembre à 11h33, Stéphane Bieganski, un des attachés du groupe de la majorité municipale, envoie un mail aux élus : « Une journaliste de l’Express va peut-être essayer de prendre rendez-vous avec vous dans les jours à venir. Si tel était le cas, merci de ne pas caler de date avec elle et de nous faire remonter ça, histoire qu’on coordonne ce qu’on pourrait lui dire. » à 12h55, l’adjoint aux finances Hakim Sabri s’insurge contre cette consigne : « En ce qui me concerne, j’ai fixé le RDV le Mercredi 7 à 11h00. Je pensais aborder ce sujet au séminaire, cela n’a pas été le cas .... Mais j’informe que pour la fin du mandat, même si j’ai bien conscience qu’il nous faut maîtriser notre communication....Je n’accepterai plus cette façon de nous ‘‘infantiliser’’ en permanence sur nos expressions. Si nous avions été très bons en communication, nous ne serions pas dans la situation actuelle qui ne me semble pas à notre avantage... J’ai fait un mandat dans l’opposition, je suis maintenant dans une majorité et je conçois que la situation soit différente mais je ne dois pas demander une permission à chaque fois que je dois m’exprimer. Sur la situation financière (…), soit je sais de quoi je parle.... soit il faut me changer de délégation voire même me virer ! ». A 13h22, l’adjoint à la démocratie locale Pascal Clouaire appuie : « Idem pour moi, le rdv est fixé. » Immédiatement, la co-présidente du groupe Laurence Comparat recadre : « Il ne s’agit bien évidemment pas d’empêcher qui que ce soit de s’exprimer, mais de s’assurer que nos différentes expressions sont cohérentes ! Et également que personne ne soit surpris par un journaliste qui vous demande ‘‘et que pensez vous de ce que dit votre collègue XXXX ?’’ alors que vous ne savez pas ce que XXXX a bien pu dire ;-), bref de bien conserver notre démarche collective. Merci donc de bien vous mettre en rapport avec Stéphane avant vos interviews de façon à bien préparer tout cela, et que notre majorité, bien que s’exprimant de façon plurielle, continue à porter sa parole singulière ! ». Ah oui, on a oublié de vous préciser : Laurence Comparat est adjointe à « l’accès à l’information ». Une information très contrôlée, où les élus doivent « demander la permission » avant de recevoir un journaliste.

Ceci nous a été confirmé quelques jours plus tard. Début septembre, un des journalistes du Postillon réalisant un article autour de la fermeture de la bibliothèque Alliance (voir page 10) a essayé de contacter plusieurs fois l’élu de secteur René de Ceglié. Après un silence d’une semaine, le directeur de publication a reçu le mail suivant de la part d’Enzo Lesourt, « conseiller spécial » au cabinet du maire : « René de Céglié m’a informé du fait que Le Postillon souhaite lui poser quelques questions, au sujet de l’actualité municipale. Peux-tu lui faire parvenir les questions par écrit à rene.deceglie@grenoble.fr ? Ainsi qu’à moi en copie (enzo.lesourt@grenoble.fr), pour suivi ? ». Et pour aller pisser ? Faut aussi avoir un suivi au cabinet ?