Accueil > Été 2014 / N°26

L’équipe du Postillon postule à la mairie

Indépendance à vendre

Objet : Candidature au nouveau journal indépendant de la ville de Grenoble.

Monsieur le maire de Grenoble,

C’est avec regret que nous avons appris l’absence d’adjoint à « l’information indépendante ». Nous voilà donc contraints de vous adresser directement cette missive. Elle concerne le treizième de vos cent-vingt engagements du programme du « Rassemblement » concocté pour les élections municipales 2014 à la ville de Grenoble : « Une rédaction indépendante aura à charge de faire un journal d’information (informations pratiques, présentation des services et des agents) et de débats sur les controverses municipales. Loin de la propagande municipale que Grenoble a connue, un espace du journal sera réservé pour les saisines de la Ville par les habitants et l’expression des contre-pouvoirs. Parallèlement, la communication par les moyens informatiques sera développée. »

Monsieur le maire, à quelle « rédaction indépendante » comptez-vous confier la confection de ce journal ?
Plusieurs solutions s’offrent à vous :

• Vous pourriez réembaucher ceux qui avaient jusqu’ici la charge des Nouvelles de Grenoble. Le problème, c’est que ces gens-là ont été complètement lobotomisés par des années de propagande à la gloire de Destot et malgré notre confiance en la nature humaine, il est probable qu’ils soient allés trop loin pour qu’on puisse espérer les récupérer. Seuls les photographes - et notamment le moustachu Jacques-Marie Francillon qui officiait dans sa jeunesse dans des petits journaux locaux (La main dans le trou du fut et Grenoble Ville ouverte) - peuvent être recyclés : ceux-là n’ont pas eu à s’anesthésier l’esprit critique pour vanter avec le même enthousiasme toutes les réalisations de la municipalité. Mais des photographes ne font pas un journal.

• Vous pourriez proposer aux journalistes du Daubé de reprendre le flambeau. Après tout, ils ont montré leur indépendance en flattant tout aussi bien le pouvoir UMP de Meylan que communiste d’Echirolles. Mais vous qui voulez rompre avec le passé, cela serait un fort mauvais signal : Carignon avait offert une place éligible à Robert-Jules Laurent, ancien rédacteur en chef du Daubé. Quant à Destot, il a réussi à débaucher éric Angellica, ancien journaliste au Daubé qui avait intégré son cabinet.

• Vous pourriez recycler les piliers des journaux gratuits moribonds. Avez-vous remarqué que pour Grenews et Le Petit Bulletin, ça a l’air de sentir le sapin : les deux hebdomadaires sont de moins en moins épais, de plus en plus pauvres en articles et Grenews n’actualise même plus son site internet. L’inconvénient, c’est qu’on ne sait pas si ces journalistes sont capables d’écrire des articles de plus de quinze lignes. Or il est impossible de traiter de « débats sur les controverses municipales » en une demi-page.

• Vous pourriez confier ce canard à des gars de chez vous, militants d’EELV, du Parti de gauche ou des collectifs citoyens. Mais comme certains politiciens ont déjà peur, avec le Parti de gauche à la mairie, que des chars russes déboulent dans Grenoble, un tel acte ne pourrait que les persuader du retour de la Pravda et des commissaires politiques.

• Vous pourriez solliciter des membres du PS ou de l’UMP. Ce geste d’ouverture permettrait de chasser tous les soupçons de proximité entre l’équipe rédactionnelle et la majorité municipale. Mais - et c’est rédhibitoire - qu’est-ce qu’ils écrivent mal ! Avez-vous lu le programme du PS pour les municipales ? Qu’est-ce que c’est plat ! Avez-vous déjà parcouru le site de l’UMP38 ? Quel style ampoulé, répétitif, rasoir ! Autant faire réaliser le journal par des collégiens.

Monsieur le maire, on vous a souvent vu acheter notre journal : vous savez qu’on n’a pas l’habitude d’être prétentieux. Permettez-nous donc ce manque de modestie, une fois n’est pas coutume. Il faut se rendre à l’évidence : les seuls qui à Grenoble peuvent prétendre animer un « journal d’information (…) et de débat sur les controverses municipales » composé d’ « une rédaction indépendante », c’est nous.

L’un de nous a rencontré le nouveau directeur de la communication de la ville de Grenoble, Erwan Lecoeur, celui qui vous a coaché pendant la campagne. Concernant le nouveau journal municipal, Lecoeur est resté très flou :
« Je ne peux pas vous dire ce que ça va être, mais ce que je peux vous dire c’est qu’on va mettre en place une méthode. Je vais monter des groupes qualitatifs, ici dans la boutique. Je vais écouter les gens, analyser ce qu’ils me racontent et je vais essayer de suivre le mieux possible leurs idées, leurs volontés.

  • Il va y avoir un nouveau numéro des Nouvelles de Grenoble bientôt ?
  • Non. Pour l’instant on ne le fait pas. Donc je vais écouter ce que me disent les gens, j’ai tout l’été pour ça, et je vais préparer un truc pour la rentrée. (…) On va justement essayer d’avoir une communication qui ne soit pas ‘‘regardez comme on est beau, comme on est gentils’’. C’est un peu de ça dont on voudrait sortir. On pourra pas en sortir à 100 %. On sera obligé de rentrer dans les pièges habituels de ‘‘regardez comme on a bien fait ce truc-là’’. Mais au moins on fera attention. » Bref, votre directeur de communication n’a pas d’idées, mais une « méthode » qui, selon lui, aboutira à un journal « radicalement nouveau ». Il veut promouvoir une alter-communication participative, qui risque d’être tout aussi chiante que la précédente. Pour faire un journal, il faut d’abord avoir des idées, des choses à dire, des envies - la méthode vient après, et on en sait quelque chose. Nous sommes persuadés que, si beaucoup ne lisent plus aujourd’hui de presse, c’est notamment à cause de la pauvreté de la production journalistique et de la prédominance de la communication. Ennui et platitude. Pour redonner l’envie aux lecteurs, il faut qu’ils sentent que ceux qui font des journaux agissent avec passion et conviction, et non comme un job interchangeable. Ils doivent sentir que l’objet qu’ils tiennent entre leurs mains est unique, et non un copié-collé de ce qui se fait partout ailleurs.
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Lors d’un meeting du Postillon, Éric Piolle et Élisa Martin ont tenté d’approcher notre journal. Mais notre indépendance n’est pas négociable !

Ce qu’on vous propose, c’est que le futur journal municipal soit découpé en deux parties : l’une relevant de la communication, l’autre du journalisme. La première (pas plus d’une demi-page) pourra être gérée par Erwan Lecoeur et ses sbires, qui se chargeront de l’aspect « informations pratiques, présentation des services et des agents, saisine de la Ville par les habitants et expression des contre-pouvoirs ».
Nous nous occuperons du reste, composé essentiellement d’enquêtes et de reportages autour des « controverses municipales ». Et puisque vous voulez faire du neuf, nous nous engageons à rompre radicalement avec le style de la communication municipale : nous ne publierons aucune photo de vous, ni de vos adjoints, inaugurant truelle à la main un énième « éco-quartier du laboratoire grenoblois ». Le Daubé, Le Monde, Libération, Le Monde Diplomatique et Politis s’en chargeront, sans aucun doute, avec professionnalisme et objectivité.

Monsieur le maire, on sait qu’on vous fait un certain effet : à chaque fois qu’on vous croise au volant de notre camionette blanche, vous tombez de votre vélo, comme l’autre jour rue de Stalingrad. Choisir l’équipe du Postillon, c’est l’assurance de respecter au moins un point de votre programme. Si vous reculez sur toutes vos autres promesses - que vous ne démontez pas les caméras, que vous ne parvenez pas à remunicipaliser GEG, ni à « libérer l’espace public de la publicité », ni à « résorber les bidonvilles en assurant l’accès durable à l’habitat pour tous » - vous pourrez au moins vous vanter d’avoir un « journal unique en France ».

Reste un problème d’importance : notre intégrité. Si on se met à bosser pour vous, à gagner notre croûte grâce aux deniers publics, notre impartialité risque d’en prendre un coup. C’est pourquoi nous refusons d’être rémunérés pour ce travail, car l’indépendance n’a pas de prix. En contrepartie, nous exigeons :

• Un bureau au dernier étage de la mairie (merci de nous épargner la vue sur le stade des Alpes), muni d’un frigo rempli de ravioles de Romans et de bières locales.

• L’accès au toit du bâtiment sus-mentionné et l’installation de chaises longues pour nos bavards dessinateurs et nos syndicalistes correcteurs (merci de ne pas les installer devant l’entrée des ruches présentes sur ce toit).

• Les clés des bureaux de tous les adjoints et conseillers municipaux.

Par ailleurs, nous nous engageons à continuer à faire vivre le journal Le Postillon en dehors de l’enceinte de la mairie, pour veiller à maintenir un contre-pouvoir face à « l’information indépendante » de la ville de Grenoble.

En attendant que vous nous transmettiez les clés du bureau de « la rédaction indépendante » que vous avez promise à vos électeurs, recevez Monsieur le maire, nos postillons respectueux.