Accueil > Février 2018 / N°44

Jacqueline Hubert & l’hôpital qui joue avec le privé

Baisse de budget. Pression sur le personnel. Direction verticale obnubilée par la privatisation d’un service public. À la tête du CHU de Grenoble, Jacqueline Hubert suit à la lettre les directives de l’État. Cette doctrine destructrice basée sur la baisse des coûts fait quand même quelques heureux : des acteurs privés, qui découvrent plein de nouveaux marchés. D’ailleurs la directrice du CHU a eu pendant un temps une société de conseil embauchée par le privé, avant de faire disparaître les traces de ce mélange des genres.

L’exposition médiatique que nous connaissons doit cesser, sauf dans ce type de réunions, aucun de nous n’a fait le choix d’une carrière publique ou médiatique. Nous devons retrouver une sérénité propice au travail qui, quelle que soit notre fonction, est d’être au service des patients qui s’adressent à nous ».

Jacqueline Hubert, carré de soie sur les épaules, coiffure impeccablement laquée, est émue aux larmes lors de ses vœux, le 19 janvier. L’intraitable directrice montre une fissure dans l’armure. Quelques larmes plus tard, l’omniprésent Gilles Toureng, conseiller en com’ de crise, accourt un verre d’eau à la main.

Depuis qu’un neurochirurgien s’est suicidé le 2 novembre, rien ne va plus pour Jacqueline Hubert. L’année 2017 avait pourtant si bien commencé. Elle avait accueilli Zeego, un appareil de radiographie couplé à un scanner de dernière génération (une « mini-révolution » pour la com’ du CHU). En août, la réimplantation inédite de deux bras par une équipe du CHU avait fait le tour des médias.

Mais depuis novembre 2017, le CHU de Grenoble est montré du doigt. Les contestations internes, étouffées avant ce drame, sortent sur la place publique.

Le plateau de la discorde

Après avoir pris ses fonctions en 2013, Jacqueline Hubert a lancé un grand projet : le Nouveau plateau technique (NPT), qui repose sur un investissement de 60 millions d’euros. Le NPT abritera, entre autres, 24 blocs flambant neufs (et 6 blocs d’urgences), contre 35 précédemment. «  Le but du plateau technique, c’est donc d’élargir les plages horaires, armer moins de salles d’opération pour accroître l’efficacité », dénonce Marc Eybert-Guillon, représentant CGT Santé en Isère.

Vingt-deux réunions de CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) sont organisées en cinq ans afin de faire plier les syndicats. Marius Bonhoure, de la CGT l’assure : « On a présenté des projets et on a expliqué les revendications des salariés. La direction a répondu : “On vous a entendus, mais ce sera non”. Alors avec la CGT et d’autres syndicats, on a boycotté les instances durant trois mois. » Finalement, la direction s’impose, et le NPT sera réalisé selon ses souhaits.

En écho au syndicaliste, le rapport Édouard Couty énonce : « Sur un plan organisationnel, ce drame a fait resurgir les difficultés rencontrées [sur] l’organisation du bloc opératoire de l’hôpital Nord […] cette réforme a été mise en œuvre avec beaucoup de difficultés tant les personnels concernés, chirurgiens et infirmiers, étaient partagés ou réticents.  »

Tirer les leçons du suicide ?

Suite au suicide du chirurgien, la directrice du CHU a en tout cas décidé de ne pas trop pousser les investigations. Ainsi, durant le CHSCT extraordinaire du 3 novembre, un syndicaliste demande si une enquête va être menée sur le drame. Jacqueline Hubert - seule à avoir lu la lettre d’adieu du neurochirurgien à part la police - répond : «  Les circonstances de cet événement dramatique commandent, par simple respect, de ne pas rajouter à ce travail important engagé une enquête spécifique ». Cette question a été rouverte par la suite, sans qu’on sache pour l’instant si une enquête a été véritablement réalisée.

La direction envoie donc une lettre pleine de bons sentiments à ses salariés : «  La direction s’engage à rencontrer l’ensemble des pôles et toutes les catégories du personnel pour écouter, répondre, rassurer et s’engager sur des points précis  », le 11 janvier. Ça fait pourtant un moment qu’il y a quelques signaux révélateurs : en 2016, le bilan social du CHU évoquait un turn-over de 13,29 %, tous services confondus, avec un pic au pôle pluridisciplinaire de médecine et de gérontologie cliniques avec 19,61 % (124 départs sur 924 salariés).
En 2016, à l’occasion de la rentrée du barreau de Grenoble, Jacqueline Hubert assurait que «  l’activité a augmenté l’an dernier de 4 % pour un budget en baisse de 13 millions d’euros ». «  Lorsque 60 % de notre budget est consacré à la masse salariale et que l’on nous demande de faire des économies, vous imaginez bien que l’on touche un peu à l’emploi quand même. » Mais ça ne semble pas la déranger de demander aux salariés restants de faire toujours plus.

L’Hubert-isation de l’hôpital

Si les spécialistes de la question évaluent l’intensification de la bureaucratisation des directions d’hôpitaux à la loi Bachelot de 2008 (voir ci-contre), elle s’épanouit avec Marisol Touraine et son « Groupement hospitalier de territoire » (GHT). C’est là que Jacqueline Hubert intervient puisque la directrice y a directement contribué. « Les GHT, c’est son bébé, elle nous l’a dit  », se remémore Marius Bonhoure. « On nous a demandé de réécrire l’article de loi. Ç’a été quelque chose de très opérationnel  », se confie-t-elle en novembre 2016 lors d’un colloque Imagine Auvergne Rhône-Alpes (sponsorisé par General Electric Healthcare).

À cette occasion, elle vante les bénéfices des GHT appelés à « devenir des territoires où les patients seront mieux pris en charge par un groupe d’établissements qui doivent être solidaires, et non plus en concurrence. » Une loi presque équilibrée à l’entendre. Jacqueline Hubert oublie néanmoins de préciser son vice caché : la privatisation concomitante. Marc Eybert-Guillon fustige «  un passage à l’activité privée déguisée. Il y a plein d’externalisations de services ». Tout ça pour le plus grand bonheur de boîtes comme Orange Healthcare. Cette filiale de la multinationale, spécialiste en systèmes d’information créée en 2016, va voir son chiffre d’affaires bondir après avoir obtenu un contrat avec les hôpitaux publics.

Autre exemple : «  L’activité de développement informatique a été confiée aux Hospices Civils de Lyon. C’est du public donc ça va. Mais ce service rapportait au CHU de 2 à 3 millions d’euros par an. Quand on a demandé à la direction si Grenoble gagnait quelque chose en échange, Jacqueline Hubert nous a répondu : “c’est le secret des affaires.” Sérieusement, le secret des affaires dans l’hôpital public ? », s’exclame Marc Eybert-Guillon. Avec cette évolution, même les hôpitaux publics deviennent concurrents entre eux.

Jérôme Marty, syndicaliste à l’UFML (Union française pour une médecine libre) analyse cette évolution en parlant « d’une défiance, et d’une coupure entre la sphère administrative et le terrain. Il y a eu une bureaucratisation de l’hôpital, qui devient une usine et perd de vue le patient à cause de la loi Touraine.  »

Hubert et l’argent d’Hubert

La conviction de Jacqueline Hubert n’a pas changé. Face à l’enveloppe réduite que reçoit le CHU de la part de l’État, la directrice cherche l’argent là où il se cache : dans le privé. Plutôt que de demander un changement de réglementation, plutôt que de prendre une position courageuse face aux pouvoirs publics, elle privatise peu à peu son hôpital. Dans le dernier Beaux Quartiers (revue pour les bourgeois dauphinois), elle fait de la réclame dans une tribune pour la fondation finançant le CHU. Parce que «  donner au Fonds de dotation du Chuga, c’est investir pour votre santé et celle de vos proches » vante le site dédié. En novembre 2016, elle évoquait lors du colloque Imagine (voir plus haut) : « On essaie de travailler avec l’industrie. Moi je veux bien être votre vitrine, si votre matériel, ça marche. À condition que j’y trouve un intérêt. »

Lequel ? Peut-être son intérêt personnel ? En effet, il apparaît que Jacqueline Hubert a ouvert en avril 2016 une société de « conseil pour les affaires et autres conseils de gestion ». Cette société a été rémunérée par le laboratoire Janssen-Cilag, filiale de Johnson & Johnson, pour plusieurs conférences. En 2016, Jacqueline Hubert a ainsi reçu la somme de 1 000 euros le 23 juillet, 800 euros le 25 juillet et 400 euros le 17 novembre, comme l’attestait Transparence Santé (un site mis en ligne pour répondre aux dysfonctionnements apparus lors de l’affaire du Mediator). Le 16 juin 2016, elle apparaît lors du forum Femmes et Santé organisé par Janssen-Cilag aux côtés d’autres directrices ou enseignantes, pour aborder le sujet des femmes dirigeantes dans la santé.

Disponibles début janvier, les informations sur Jacqueline Hubert ont depuis été retirées du site. En effet, la directrice du CHU a fermé sa société de conseil le 8 janvier 2018, et la com’ du CHU tient à préciser que ce ne sont que « quelques heures de formation faites sur du temps personnel ». De plus, la liquidation de sa société ne fait qu’anticiper «  la mise en conformité avec les nouveaux aménagements légaux qui entreront en vigueur courant avril 2018 ».

Cette liquidation peut aussi être interprétée comme une prudence suite aux contestations qui agitent l’hôpital de Grenoble ces dernières semaines. Car Jacqueline Hubert sait qu’elle est sur un siège éjectable, comme le montre son émotion lors des voeux à la presse le 19 janvier. Le syndicaliste Didier Legeais analyse : « Je pense qu’avec le rapport Couty, Agnès Buzyn [NDR : ministre de la santé] a aussi des arguments pour éventuellement faire sauter la direction actuelle ». Qui sauvera la peau du soldat Hubert ?