Accueil > Automne 2017 / N°42

L’artifice de l’intelligence

À Grenoble, depuis deux siècles, on est vachement intelligents. Artificiellement, surtout.

« Au lieu d’une page d’illustrations, notre journal en consacrera désormais deux à des croquis d’actualité locale. (…) Nos lecteurs nous sauront certainement gré de cette ingénieuse invention.
Quand je dis “nos lecteurs”, j’exagère.
Car on ne lit plus.
Non. On ne lit plus. C’est constaté, reconnu, et jugé très naturel.
Dans un siècle de vapeur, d’électricité, de téléphonie et de dynamite, comme celui qui a l’honneur de nous posséder, on comprend aisément qu’on n’ait plus le temps de lire. On a bien autre chose à faire !
Et l’on a bien raison de ne plus lire, d’abord, parce que l’on n’écrit plus que des bêtises, ensuite, parce qu’il importe, avant la nourriture de l’esprit, de se procurer la pâture du corps, qui est beaucoup plus essentielle.
Le règne du Time is Money de nos voisins chez nous commence.
Gagner du temps, telle est la seule, l’unique, la plus grande affaire.
Le temps c’est de l’argent. 
Si donc le temps est devenu si précieux de nos jours, les personnes qui se payent Le Postillon comprendront maintenant pourquoi nous diminuons notre texte.
 »

Cette prose vient de l’ancien Postillon de l’Isère, celui qui existait entre 1885 et 1886. Elle est issue de l’édito du numéro 10, sorti le 13 décembre 1885.
C’était il y a 132 ans, au début de ce long « siècle de vapeur, d’électricité, de téléphonie et de dynamite ».

Deux ans auparavant, il y avait eu une première mondiale à Grenoble. Pour la première fois, la « force électrique » avait été transportée sur plusieurs kilomètres. Marcel Deprez, ingénieur spécialiste de l’électricité, avait été invité par le maire de Grenoble Edouard Rey, pour faire une expérience de transport de la force électrique sur 14 kilomètres, entre Vizille et Grenoble. À l’époque, cela ne s’était jamais fait sur une si grande distance.

Pendant le mois d’août 1883, Deprez et ses acolytes mettent au point une installation qui permet d’allumer des ampoules ou de faire tourner des machines à Grenoble, grâce à une électricité produite par une force hydraulique à Vizille. Cet événement suscite l’enthousiasme débordant des médias locaux et la curiosité des badauds. Pour le dernier soir de l’expérience, le 12 septembre, plus de 2 000 spectateurs se succèdent dans les halles Sainte-Claire pour admirer les 80 lampes allumées par la force « transportée ». Une fanfare locale joue la Marseillaise sous les vivats. Le Réveil du Dauphiné (13/09/1883) raconte « On applaudit, et l’on se retire discutant de 100 façons diverses sur ces innombrables manifestations, toujours de plus en plus merveilleuses, de la reine de l’avenir : l’électricité. »

Grâce à l’électricité, on espérait des lendemains qui chantent. Le docteur Bordier, scientifique grenoblois de l’époque, s’extasiait dans Le Réveil (2/08/1883) « La première chute d’eau dont la force aura été transportée en France par fil électrique, coule à deux pas de ce château où la révolution française s’affirma par son premier acte. ». Pour lui, cette « expérience [qui] comptera dans l’histoire de la science » permettra de battre en brèche les «  funestes préjugés à l’égard des machines, qu’il importe de combattre. (…) Elle sera finie la querelle entre le capital et le travail du jour où circulera la monnaie de ce grand capital : la force motrice. »

Un journal est spécialement tiré pour l’occasion. Il s’appelle L’énergie électrique et se conclut sur une diatribe enfiévrée : « L’avenir n’est à personne, et il n’est pas possible, au début d’une application scientifique aussi importante, d’en définir d’avance les résultats ; mais il est très permis, d’après la rapidité de sa marche passée, la sûreté des résultats acquis, d’en prévoir au moins le développement prochain. Le transport de la force n’a que quelques années (…) Ce qu’il faut dire, c’est qu’il n’y a plus d’incertitudes à conserver sur cet avenir. Si, après les expériences de laboratoire (…) un murmure de contradictions pouvait encore s’élever, il n’en est plus rien aujourd’hui, l’application de Grenoble a été pratique à tous les points de vue, (…) elle aura duré un mois avec des marches journalières : le doute doit cesser, l’avenir est immense et il est assuré ».

Cent trente-deux ans après, nous y voilà dans l’immense avenir. La « force électrique » est transportée partout sans aucun doute. Les lignes électriques ont colonisé le monde, avec leurs cortèges de centrales nucléaires ou à charbon, de gros barrages, de très hautes tensions, ou de transformateurs.
Justement, 132 ans après le premier grand « transport de la force », un festival va voir le jour à Grenoble en janvier 2018. Il s’appelle Transfo « comme le transformateur, cette machine qui permet de moduler la tension du courant électrique et qui rappelle l’histoire du territoire alpin où s’est développée l’hydroélectricité. Et transfo pour transformation, celle que nous vivons avec le développement du numérique ».
L’organisateur de ce festival, Renaud Cornu-Emieux – par ailleurs ponte de Grenoble école de management – nous explique l’époque : «  Tout le monde fait du numérique et tout le monde est impacté par le numérique. Qui n’a pas de smartphone aujourd’hui ?  »

Au Postillon, on est une majorité à ne pas en avoir. Certains poussent même le snobisme jusqu’à ne pas avoir de téléphone portable du tout. Appartenir à cette espèce en voie de disparition a plein d’avantages. Sans téléphone mobile, on étonne sans cesse nos interlocuteurs, on connaît par cœur des dizaines de numéros de téléphone, on explique régulièrement à des adultes qu’il est encore possible de se donner un rendez-vous sans avoir besoin de se rappeler avant, on trouve d’autres techniques de drague que le texto, et surtout on vit au quotidien une aventure moderne.

C’est pas si facile, dans un monde si bien optimisé, de vivre des aventures. Qu’il paraît mignon, aujourd’hui ce «  siècle de vapeur, d’électricité, de téléphonie et de dynamite ». Aujourd’hui, nous sommes entrés dans un siècle de smartphones, de robots, d’algorithmes, de big data et d’ intelligence artificielle.

Notre époque a décidé de déléguer l’intelligence aux machines, d’où ce terme barbare d’«  intelligence artificielle ». À Grenoble, on est particulièrement intelligent, artificiellement surtout. Ces derniers mois, des sociétés du coin spécialisées dans ce domaine ont été rachetées par des grands groupes. Le groupe La Poste vient de racheter la start-up grenobloise Probayes, spécialiste de « l’analyse prédictive ». La Poste a décidé d’abandonner petit à petit la vie réelle (voir Le Postillon n°41) pour développer les «  échanges de demain », qui «  se feront de plus en plus entre et avec des objets connectés ».

Par ailleurs, le centre de recherche grenoblois Xerox, installé dans un château de Meylan, a été racheté par le « géant de l’internet coréen » Naver. Ce rachat a pour but de développer « l’intelligence ambiante », afin de « régir les interactions entre objets communicants et humains ».
Le résumé d’un forum autour de l’intelligence ambiante en 2015 nous éclaire sur ce concept (1) : «  Nous ne pensons plus, dès que nous rechargeons notre téléphone, au chemin parcouru par l’électricité : peu importe ses conditions de production, du barrage hydroélectrique à la prise, nous attendons qu’un simple branchement permette de retrouver de la batterie [Ah ! Marcel Deprez, heureusement que tu n’es plus là pour voir toute cette ingratitude]. De même, nous attendons de plus en plus que les moteurs de recherches suggèrent l’information précise que nous souhaitons obtenir avant même d’avoir fini d’écrire nos mots-clés. Le tout sans forcément révéler les algorithmes cachés derrière de si complexes fonctionnalités ou les réseaux de câbles qui relient les serveurs. Cet élan de transparence des technologies porte un nom : l’intelligence ambiante. (…) Au cœur de cette transformation, le machine learning est un champ de recherche et d’applications moteur de nombreux changements. (…) Aux machines de se programmer d’elles-mêmes et d’apprendre des données ! »

Il en a coulé de l’eau sous les ponts du Drac, depuis la première ligne électrique de Vizille. Aujourd’hui, les machines deviennent autonomes et prennent de plus en plus de pouvoir. L’intelligence humaine se fait rare. Elle est devenue « artificielle », « augmentée » « virtuelle » ou « ambiante », comme disent nos grands penseurs.
Enfin quand je dis « nos penseurs », j’exagère.
Car on ne pense plus.
Non. On ne pense plus. C’est constaté, reconnu, et jugé très naturel. On optimise notre vie avec des algorithmes, on pose des questions à des moteurs de recherche, on doute seulement sur la marque de la prochaine tablette. Dans un siècle de smartphones, de robots, d’algorithmes, de big data et d’intelligence artificielle comme celui qui a l’honneur de nous posséder, on comprend aisément qu’on n’ait plus le temps de penser. On a bien autre chose à faire !

(1) Il s’agit du forum Les Techs Days, organisé à Paris en février 2015. Extrait tiré du résumé disponible ici : https://rslnmag.fr/cite/techdays-pour-une-171-intelligence-ambiante-187-et-une-technologie-invisible/