Accueil > Automne 2017 / N°42

Le contrat aidé d’Hugelé

Neuf sur dix. Carton presque plein. En Isère, La République en marche (LREM) a frôlé de peu le grand chelem aux élections législatives. Sur les dix circonscriptions du département, une seule leur a échappé : la quatrième, la plus grande, celle qui recouvre une partie du Sud-grenoblois, le Vercors, le Trièves, la Matheysine, le Beaumont et l’Oisans. Alors imaginez la déception pour le seul candidat LREM qui a échoué.
Fabrice Hugelé est l’unique loser macroniste isérois. Ça doit pas être facile : heureusement qu’il occupe un curieux emploi à la Semitag.

Faut dire qu’il partait avec des handicaps, le Fabrice Hugelé. Contrairement à plusieurs autres candidats LREM, ça fait un moment qu’il est politicien. Élu à Seyssins depuis 2008, maire depuis 2012, il était également jusqu’il y a peu vice-président de la Métropole en charge de l’économie et de l’attractivité du territoire. Alors il n’a pas pu bénéficier de l’effet « tiens-une-nouvelle-tête-on-a-qu’à-essayer ».

Et puis surtout, son retournement de veste a été un peu trop brutal, son arrivisme un peu trop voyant. Comme le gros des macronistes, c’est un ancien membre du Parti socialiste. Et il a eu un peu de mal à couper le cordon : jusqu’à mi-mai il était encore officiellement le suppléant de la candidate socialiste Marie-Noëlle Battistel. Il avait bien montré auparavant quelques signes d’attirance pour Macron : en février il était venu en « observateur » à un meeting En Marche à Seyssins, et en mars il avait donné son parrainage à Jupiter. Mais jusqu’aux présidentielles, il a ménagé la chèvre socialiste et le chou macronien. Désigné officiellement candidat En Marche mi-mai, il a finalement abandonné du jour au lendemain la candidate socialiste pour devenir son plus sérieux concurrent. Comportement pas très loyal ni très gentleman, quoiqu’assez classique chez les gens de pouvoir. Mais devant les micros, il a assuré : «  Pour moi aussi c’était un véritable crève-cœur. (…) Mais je suis d’abord fidèle à mes idées. » Il a appelé à la rescousse son mentor Didier Migaud, l’ex-maire-de-Seyssins-président-de-la-communauté-d’agglomération-député-de-la-4ème, qui lui aussi avait « dépassé le clivage droite-gauche » pour rejoindre les lustres de la présidence de la Cour des comptes sous la présidence Sarkozy.

Au premier tour ça ne lui a pas trop porté préjudice à l’Hugelé. Il s’est fait soutenir par plein de gens, et même par l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de rugby Philippe Saint-André (connu avant tout pour ses défaites). C’est que c’est un ancien rugbyman, l’Hugelé, alors il n’a pas peur des plaquages et va de l’avant. Le 11 juin, il finit en tête à 33 %, plus de 14 points devant la Battistel, seconde. La victoire semble acquise, mais le macroniste reste prudent devant Le Daubé qui lui demande si c’est trop facile : «  C’est jamais trop facile d’expliquer ses idées constamment, de remettre chaque jour l’effort, de refaire de la pédagogie et de rencontrer les gens ». C’est qu’il a bien appris la langue de bois, l’Hugelé.

Il a en tous cas raison de ne pas triompher : au deuxième tour, sa concurrente parvient à surfer sur son côté traître et sur un front anti-macroniste. Au final elle renverse la situation et l’emporte 55 contre 45.

Imaginez le choc : être passé si près, avoir été le grand favori et puis l’échec. L’Hugelé n’est pas député. Il n’est même plus vice-président de la Métro, après avoir été contraint par le Christophe Ferrari, président de la Métropole, de démissionner suite à sa désertion du PS. Un grand vide.

Il lui reste la mairie de Seyssins. Mais c’est loin d’être folichon. Seyssins, c’est une bourgade très paisible de l’agglomération. 7 000 habitants plutôt aisés qui ne demandent qu’à vivre tranquillement. Il y a bien un gros projet immobilier à finir, Pré Novel, et quelques emprunts toxiques à gérer, mais ces quelques amusements ne vous sauvent pas d’une déprime.

Heureusement, il a un vrai job, l’Hugelé. Avant d’être élu, il bossait à la communication de la mairie de Seyssins. Mais depuis 2008, il est «  cadre dans une société de transports », comme il dit sur sa profession de foi. C’est un des 1 400 salariés de la Semitag, la Société mixte des transports de l’agglomération grenobloise. Un élu qui prend soin de toujours garder une activité professionnelle, c’est noble ça.

Bon forcément, il y a toujours des râleurs. Comme cette dame croisée en manif il y a trois ans qui nous avait balancé : «  Hugelé il a un emploi fictif à la Semitag ». C’est facile ce genre d’affirmations : encore une retombée du populisme ambiant. Car en surfant sur Internet, on apprend que l’Hugelé a un véritable poste à la Semitag : il est «  conseiller technique à la mobilité durable ». C’est quand même important comme poste, en tous cas cela lui permet de balancer des grandes phrases comme : «  Nous voulons passer d’une entreprise de transport à une entreprise de déplacements ». Faut pas faire semblant de bosser pour sortir des fulgurances comme ça.

Quelques mois après cette honteuse dénonciation, on croise un ami bossant à la Semitag, alors on lui demande si l’Hugelé est un collègue sympa. Il nous dit ne l’avoir jamais croisé, mais il se renseigne dans l’organigramme et se rend compte qu’il fait bien partie des cadres, et qu’il a même un bureau dans les locaux de Gières.

Pour tirer les choses au clair, et pour couper court à toute polémique populiste, on l’a appelé, il y a deux ans, l’Hugelé. Il nous a rassurés en disant qu’il bossait bien à la Semitag, mais seulement à mi-temps depuis 2014 et ses prises de responsabilités à la métropole. En 2015, il n’était par contre plus « conseiller technique à la mobilité durable » mais « coordinateur études-projets ». Son job c’est de « promouvoir les modes alternatifs à la voiture individuelle ». Comme il nous répondait en kit main libre tout en conduisant sa voiture, on n’a pas tout compris, mais on n’est pas très doués pour appréhender les métiers modernes.

Et puis de toute façon, ce n’est pas possible cette histoire d’emploi fictif. L’Hugelé, c’est quand même quelqu’un qui fait vachement attention à l’argent public. Tenez, par exemple, en 2015, il a annulé le feu d’artifice dans sa commune pour faire des économies. Dans Le Daubé (13/07/2015), il expliquait : «  L’argent public se fait de plus en plus rare. Les collectivités territoriales doivent gagner en sobriété ». Au moment de l’affaire Cahuzac, il déclarait fièrement qu’il avait renoncé aux 300 euros supplémentaires autorisés par son poste de premier adjoint. L’argent public, il le réserve pour des grandes causes : par exemple, il a ardemment défendu la nécessité pour la Métropole de dépenser 300 000 euros par an pour être présent au Mipm, le Marché international des professionnels de l’immobilier à Cannes. Ça c’est une véritable bonne action. Alors ce n’est pas possible qu’il gaspille l’argent de la Semitag, société mixte où les collectivités locales ont la majorité du capital.

Mais les élections, forcément, ça réveille toutes les aigreurs. Alors quand l’Hugelé est devenu candidat en mai dernier, un autre salarié de la Semitag nous a affirmé : « Dans la boîte, tout le monde sait qu’il ne fait rien pour la Semitag ». Encore un avis dû à la haine des élites. Nous on est contre les ressentiments mal placés, alors on est allés rencontrer des syndicalistes pour vraiment clore toute polémique. Le monsieur de la CFDT a déclaré : « Ce qui est intéressant, c’est comment son poste a été créé. Parce qu’avant lui “conseiller technique à la mobilité durable”, ça n’existait pas. C’est vrai que beaucoup de salariés se demandent ce qu’il fait. Pour moi, c’est quelqu’un qui doit faire un travail en direction de l’extérieur de la Semitag, parce que nous c’est vrai qu’à l’intérieur on ne le voit jamais ».

Un adhérent du Saps (Syndicat autonome du personnel de la Semitag) a par contre été moins interrogatif. L’Hugelé ? «  Il a un bureau à Gières, mais il vient une fois par semaine, surtout pour faire son footing le long des berges de l’Isère et manger à la cantine ». À la permanence du comité d’entreprise, certains ne le connaissaient pas. Un par contre avait l’air bien renseigné : «  Quelle est la question ? Est-ce qu’il est salarié ? La réponse est oui. Est ce qu’il fournit un travail ? La réponse est non. C’est certain, mais on ne peut pas le prouver, il passe des fois à son bureau. Attention, hein, parce que si vous marquez “emploi fictif” dans votre article, vous allez vous faire attaquer. Et si vous appelez la direction, de toute façon elle va vous embobiner .  »

Enfin, en voilà, une bonne idée : appeler la direction ! On a contacté Caroline Villien, la directrice marketing, et là, elle nous a complètement rassurés : «  Oui, M. Hugelé est bien salarié de la Semitag. Il vient de changer de poste, et maintenant il est responsable de la culture clients et du parcours clients. Il fait en sorte de développer la culture clients au sein de l’entreprise, pour qu’à chaque modification faite, on pense au client ».

Voilà. C’était en fait pas compliqué cette affaire. L’Hugelé a un drôle d’emploi à la Semitag - à temps plein jusqu’en 2014, à mi-temps depuis - qui change souvent de dénomination, mais qui existe bel et bien. C’est peut-être pas très classique comme poste, mais faut bien l’aider l’Hugelé, surtout dans cette période. Si vous voulez, c’est une sorte de contrat aidé. Comme l’Hugelé disait au Daubé le 11 juin dernier «  il faut être résolument optimiste, il faut aussi savoir se doter d’outils nouveaux en fonction de l’époque et des problématiques qui nous sont soumises ».