« Il faut de la sensibilité, de l’émotion, du cœur. » C’est ce que répondait Serge Kampf à « ceux qui lui demandaient comment faire dans ce métier de services pour vendre de l’intelligence » (Le Monde, 15/03/2016). Serge Kampf fait partie des « légendes » grenobloises. Parti de rien, il a monté en 1967 une petite société de « services informatiques » qui, à sa mort cinquante ans plus tard, était devenue Capgemini, une multinationale employant 300 000 personnes.
Comme pour toutes les légendes, les multiples articles à sa gloire ne se sont jamais interrogés sur le sens des « services numériques » vendus par sa boîte et sur le genre « d’émotions » et de « sensibilité » qu’ils convoquaient.
En 2022, les états de service de Capgemini avaient déjà un peu fait jaser, la multinationale étant épinglée par le Sénat comme un des deux principaux cabinets de conseil utilisé par la Macronie pour réaliser diverses « prestations ». Pendant le premier quinquennat de Macron, il y en aurait eu pour 1,1 milliard d’euros de contrats pour des « services » réalisés dans quasiment tous les ministères. Le Monde (4/7/2022) qualifie Capgemini de « coûteux prestataire dont l’État ne sait plus se passer ». Mais quel genre de « services » rend-il ?
Dans la période pré-Covid, Capgemini fut une cheville ouvrière de la « transformation » et de la « modernisation » du secteur hospitalier, auquel il préconisa d’appliquer des méthodes de management et de réduction des coûts à tous les échelons – et notamment de réduire grandement le nombre de lits. Ce qui n’empêcha pas l’État français de refaire appel, une fois venue la crise du Covid, à ce même cabinet de conseil pour venir au secours d’un système hospitalier à bout de souffle… Capgemini est sollicité pour analyser des données de l’Institut Pasteur, faciliter la gestion des centrales d’achat des hôpitaux ou pour la mise en place de diverses applications, celle de suivi des patients à domicile Covidom ou celle de l’application de « tracking » StopCovid. Il s’agit ici, pour des raisons de santé, d’identifier et de tracer des humains grâce aux smartphones.
À l’époque, les manifestants contre le passe sanitaire et toutes ces volontés de traçage total s’étaient faits traiter de « complotistes ». Mais n’empêche que l’intuition était bonne : mettre dans la poche de chacun un mouchard (un smartphone) et se soumettre aux injonctions de l’État, fut-ce pour des raisons sanitaires, ouvre des perspectives inquiétantes.
La multinationale d’origine grenobloise a en tout cas su faire fructifier ses compétences en « traçage » auprès de l’ICE, la police de l’immigration américaine, en développant le « skip tracing » : « Le skip tracing repose sur la collecte et l’analyse de données personnelles via des logiciels spécialisés. Cette technique passe en revue des informations publiques comme les registres électoraux, bases de données immobilières, permis de conduire, réseaux sociaux, mais aussi des bases de données privées avec l’accès à l’historique de crédit, adresses IP, numéros de téléphone, relevés bancaires. Toutes ces infos sont croisées pour permettre la localisation des personnes, en l’occurrence de migrants en situation irrégulière pour les interpeller et procéder à leur expulsion. Et pour que le système soit performant, il y a même un intéressement financier. Plus la société française localisera de migrants, plus elle pourra empocher d’argent. Les bonus financiers, en effet, sont basés sur le taux de réussite dans la vérification des adresses des étrangers. Il y aurait jusqu’à 365 millions de dollars à la clé ! » (L’indépendant, 28/01/2026)
En 2001, l’historien américain Edwin Black publie IBM et l’Holocauste, un livre d’enquête sur le rôle historique de la firme américaine dans la machine d’extermination nazie. Durant toute la guerre, IBM continua via sa filiale allemande de commercer avec le régime nazi. « Quand les nazis cherchèrent à identifier nominalement les Juifs, IBM leur montra comment s’y prendre. Quand les nazis voulurent exploiter ces informations pour lancer des campagnes d’expulsion et d’expropriation, IBM leur fournit les moyens nécessaires. […] Le régime hitlérien découvrit qu’il pouvait mécaniser, organiser et contrôler tous les aspects de la vie privée et commerciale. L’application des lois de Nuremberg reposerait intégralement sur la technologie Hollerith [la technologie à carte perforée commercialisée par IBM] » [1]. Ainsi, pendant un temps, le chiffre tatoué sur l’avant-bras des déportés à Auschwitz correspondait à celui de cartes perforées des machines Hollerith.
Quatre-vingts ans plus tard, Capgemini est donc l’un des prestataires de la police de l’Amérique de Trump, qu’il ne semble pas complètement délirant de qualifier de « fasciste ». Tous les jours arrivent des images de Robocops qui paradent dans les quartiers latinos, de rues entières noyées de gaz lacrymo, de guets-apens à la sortie des écoles, de gamins de cinq ans raflés dans la rue, et puis occasionnellement l’ICE qui dézingue un manifestant. Outre le skip tracing, les contrats entre l’ICE et Capgemini portent sur « la planification des détentions » ou la gestion des lits dans les centres de rétention. L’idée, comme s’en vante l’entreprise, est de « minimiser le temps requis et le coût de la déportation ».
La révélation de ces contrats par l’Observatoire des multinationales a entraîné des stupéfactions hypocrites en France, que ce soit de la part des syndicalistes de Capgemini ou du ministre de l’Économie. De telles applications sont pourtant l’aboutissement logique du développement de tous les « services numériques » : après avoir mis un mouchard-smartphone dans chaque poche, numérisé chaque parcelle de la vie de nos concitoyens, arrosé de milliards les entreprises de la tech’ pour créer cet e-monde ubiquitaire, comment s’étonner que de « vrais » méchants se servent de toute cette infrastructure pour réaliser leurs « vraies » horreurs ?
Pour calmer la polémique, Capgemini vient de se séparer de sa filiale américaine, comme on fait sauter un fusible pour sauvegarder l’essentiel. Aujourd’hui la multinationale mise comme tout le monde sur le développement de l’intelligence artificielle, raison avancée par la direction pour expliquer la récente suppression de 2400 postes en France.
Il y a six mois la boîte a racheté, pour trois milliards de dollars, WNS, une société américaine spécialisée dans l’IA agentique, soit « le passage de systèmes dont la tâche principale est d’analyser, de prédire ou de générer à des systèmes capables de décider et d’agir ». Le but : la « transformation de services à forte intensité de main-d’œuvre, en services fondés sur le conseil et pilotés par la technologie ». Capgemini ne se contente pas de faciliter l’expulsion de migrants, elle œuvre aussi au grand remplacement de l’homme par la machine. Une des bases de l’antifascisme aujourd’hui, doit être de se battre contre l’invasion de tous les « services numériques ».


