Accueil > Printemps 2026 / N°80

test comparatif

Les meetings électoraux

À l’automne c’est les cèpes, au printemps c’est les morilles et une fois tous les six ans, juste avant les élections municipales, c’est les… meetings électoraux grenoblois. Différents reporters du Postillon sont donc allés cueillir quelques ambiances pas toujours comestibles, voire complètement toxiques. Toutes nos excuses aux candidats (de Place publique, du NPA-Révolutionnaires, de Lutte ouvrière ou du Grenoble Alpes collectif) dont nous n’avons pas pu couvrir les évènements, mais faut dire que :
1 • Ils n’en ont pas fait dans les semaines précédant notre bouclage, ou alors des petits trucs pas ambiance « meetings » [1]
2 • ça donnera peut-être plus envie à certains de nos lecteurs de voter pour eux que si eux aussi avaient eu le droit d’avoir un compte-rendu.

Meeting de Laurence Ruffin

Palais des sports, 5 février
Dites 33 !

Le 5 février à 19h55, il pleut sur Grenoble et le petit barnum à l’entrée du Palais des sports ne peut abriter qu’un groupe assez réduit de sympathisants venus à la soirée de présentation du programme de la liste « Oui Grenoble » portée par Laurence Ruffin. Les autres n’ont qu’à rester sous la pluie. Le personnel de la sécurité est formel : pas d’entrée dans l’enceinte avant 20h, même pour échapper aux gouttes sous les arcades du Palais des sports. Un détail qui donne l’ambiance de la soirée, où tout sera bien sous contrôle. Quand on peut finalement franchir la grille, on est priés de laisser nos coordonnées à un bénévole, qui s’est installé avec son ordi à l’entrée de la salle. Malheureusement pour lui et pour la mailing list de Ruffin, la batucada qui anime le début de la soirée commence à jouer juste à côté et il n’y a plus moyen d’entendre quoi que ce soit. Ce sera peut-être le seul moment où un peu d’imprévu s’immiscera dans la triste machine bien huilée de « Oui Grenoble ».
À l’intérieur : pizzas, bières à trois euros, programmes, pins et portraits de groupe des colistiers. Sur la scène, des jeunes danseurs de hip hop prennent le relais de la batucada. Tout le monde joue ou danse bien, hein, n’allez pas nous faire dire ce qu’on n’a pas dit, mais néanmoins ça respire pas le fol entrain. Allez, en avant pour une « soirée belle et joyeuse », comme le dira Antoine, l’ambianceur en chef. Ce qui se dégage, c’est surtout que tout est réglé comme du papier à musique et puis... long, mais long... Tout le monde est sympa, ça c’est sûr, mais tout le monde a l’air coincé, un peu comme Laurence Ruffin, qui dans son discours tentera de se démarquer-mais-pas-trop de l’héritage de Piolle tout en s’appuyant sur sa base électorale. Le maître-mot de cette ancienne dirigeante de la Scop Alma sera, bien entendu, de « coopérer et faire ensemble  », un peu «  l’histoire de sa vie  », parce que «  la coopération c’est une méthode et un véritable projet politique ». Pour le « projet politique  » de la Scop Alma, si vous voulez encore y croire, ne lisez surtout pas l’article qu’on lui a consacré dans le numéro 78. Ruffin veut donc « coopérer » mais aussi « protéger » (pour ne pas dire « sécurité  ») et puis « inventer », pour mettre un vague grain de folie. Viendront ensuite les 33 propositions pour 2033, qui forment la première salve de son programme, présentées par un bouquet de colistiers. Toutes applaudies comme il se doit, elles se noient dans leur propre nombre et dans l’enthousiasme déclinant de cette soirée à rallonge. Tout est rond et sans arête, comme un « oui » convenu, sans un bout qui dépasse, tendu vers un seul objectif : ne rien faire de travers, ne pas perdre Grenoble.


Probabilité que le discours ait été écrit par une intelligence artificielle : 87%
Pic de l’applaudimètre : 70 dB
Maîtrise de l’imparfait du subjonctif : Peut mieux faire
Avec quel concert mythique comparer cet événement ? : Zazie, Summum de Grenoble, 13/12/2013


Meeting d’Hervé Gerbi

Cinéma Pathé Chavant, 5 février
Gerbi cinematic universe

Ce jeudi-là, entre les affiches du Marsupilami et celles du dernier film de Pierre Niney, la tête d’Hervé Gerbi s’invite au Pathé Chavant. Direction la salle n°3, où le candidat soutenu par Horizons, le parti d’Édouard Philippe, fait le plein d’applaudissements en descendant le long escalier qui a fait souffrir certains de ses fans, venus remplir la salle : on n’est pas sur un programme jeunesse ce soir, à en juger par le nombre de têtes blanches. Notre avocat-candidat, lui, frétille en montant sur scène, tape dans la main de ses 31 colistiers installés dans de petites chaises derrière son pupitre. Hommes et femmes alternés, comme dans un dîner un peu coincé. Ce soir Hervé Gerbi vient présenter son discours blockbuster : la bataille de Grenoble.
Titre aguicheur, comme l’intro où il se positionne en challenger des têtes d’affiche Carignon et Ruffin. Qui n’aime pas un bon scénario où l’outsider détruit les élites corrompues ? Sauf qu’Hervé n’a rien du Joker et rapidement, notre antihéros se définit comme «  l’avocat des classes moyennes et du pouvoir d’achat  ». Sans verser dans la sociologie de comptoir, pas sûr que ça parle beaucoup au public, il y a pas mal de foulards de soie au mètre carré et quelques manteaux de fourrure qui n’ont pas l’air en toc. Des mamies piquent du nez. Mais en bon orateur, il a quand même prévu quelques séquences qui réveillent son public : une authentique étincelle traverse les spectateurs quand il parle de réduire les impôts locaux et la taxe foncière. Puis vient la promesse de suspendre les travaux de l’Esplanade pour y remettre un parking : un triomphe. Ici on aime la bagnole, comme dirait l’autre.

L’un des rares autres soubresauts sera occasionné par l’évocation des futurs « arrêtés anti-trottinettes et vélos pied à terre ». Sus aux cyclistes. Il veut une ville sécurisée, juste et vivante, qu’il nous dit. Gerbi donne aussi dans le film d’anticipation : faire de Grenoble une « capitale solaire ». Utopie solarpunk ? Oubliez le deuxième mot, les priorités du candidat Horizons, c’est lutter contre les tags, armer la police municipale et installer des caméras.
Hervé Gerbi a quand même pensé à intégrer un quota jeunesse au casting, c’est Antoine et ce colistier tout frais provoque lui aussi l’émoi du public, avec sa tête de gendre idéal. Le reste sera accueilli par des applaudissements polis et à la fin, la petite bourgeoisie ne boira même pas de champagne. Car après avoir présenté toute l’équipe – retraités, comptables, experts, universitaires et un agent immobilier « pour les problématiques de logement et les biens qui perdent de la valeur  » – Gerbi passe aux questions, préalablement transmises grâce à un QR-code. Il ne faudrait pas que ce public de foufous déborde.
Puis, à la fin de l’échange qui n’en est pas un, il annonce que la soirée se poursuit par une projection de 1974, une partie de campagne. C’est le documentaire de Raymond Depardon sur la campagne de Giscard et ça m’émeut presque, j’adore ce réalisateur. Son public s’en fout, par contre, et la salle se vide rapidement. Il faut dire que Gerbi parle depuis plus d’une heure et qu’il y a eu quelques longueurs dans le script (mention spéciale pour : « la vie elle est complexe »). Il essaie de nous vendre le film, « c’était la première fois qu’un homme de droite acceptait de filmer sa campagne », sans préciser que Giscard a attaqué le cinéaste pour qu’il ne sorte pas le film, qui ne paraîtra qu’en 2002.
Bon, désolée mon Raymond, moi j’adorerais sincèrement voir ton œuvre sur écran géant mais je prends mon poste à 8 heures demain et mon tram est capricieux. 17 minutes d’attente quand j’arrive à l’arrêt, mais il a pas parlé des transports en commun et de leurs tickets à littéralement deux balles, notre héros. Il nous a par contre demandé de « sentir la ville » en repartant, comme des Watchmen de droite. À Alsace-Lorraine, ça sent la bouffe indienne, mon voisin de banc discute avec un cycliste couvert de boue qui vient de descendre de la Bastille. Un livreur Uber trempé comme une soupe s’arrête pour se recoiffer sous l’auvent, avant de prendre un selfie. C’est bien vivant, à défaut d’être juste. Mais le monde de Gerbi semble bien loin de cette réalité.


Probabilité que le discours ait été écrit par une intelligence artificielle : 87%
Pic de l’applaudimètre : 40 dB
Maîtrise de l’imparfait du subjonctif : A progressé ce trimestre
Avec quel concert mythique comparer cet événement ? : Sinsemilia, fête de la musique de Grenoble, 21/06/1991


Voeux d’Alain Carignon

Stade des Alpes, 19 Janvier
Force et Défaite

Tout avait pourtant si bien commencé. Il y avait un monde fou – faut dire aussi que Carignon payait le cidre et la galette, ce qui fausse un peu le comparatif : comment savoir si les badauds viennent pour soutenir un candidat ou pour boire et manger à l’oeil ? Et puis l’éternel revenant a prononcé un discours ciselé très offensif, se posant presque habilement en seul recours, avec « l’expérience pour sauver Grenoble ». On sentait bien l’animal politique, cinquante années de baratin au compteur, toutes ses facultés physiques et mentales tendues vers le but de sa vie : se faire réélire pour laver l’affront d’être encore aujourd’hui le plus grand des politiciens-taulards. Le public était chaud, tout ça aurait pu finir en apothéose, excitation, ferveur, cris, « on va gagner, on va gagner ». Oui, mais non. Parce que juste après son discours, la rock star a présenté sa grande fierté : le « chatbot  » mis en place pour répondre aux questions sur son programme, avec sa vraie voix qui parle. À l’entrée, on nous avait tous distribué un QR-code, Carignon a montré comment se servir de ce joujou technophile, en posant lui-même les questions, avec sa voix-robot qui répondait. Ça a directement fait retomber l’ambiance : beaucoup étaient venus pour vibrer avec leur idole de chair et d’os et on leur proposait maintenant de s’extasier devant un robot. La fin a été encore plus catastrophique. La soirée se déroulant dans les salons du stade des Alpes, elle avait été présentée comme «  la finale  », à savoir le prélude de la confrontation à venir avec Laurence Ruffin. En clôture, Carignon a donné la parole à Patrick Goffi, le président du club de rugby FCG, en lui demandant donc d’expliquer « comment gagner la finale ». Problème : ça fait trois années de suite que le FCG, qui joue en ProD2, la deuxième division du rugby, perd « l’acces-match » permettant de monter en première division, soit la «  finale  » de leur championnat. Alors le pauvre Patrick Goffi, qui a certainement beaucoup de talents mais pas celui d’orateur, s’est embourbé de longues minutes pour expliquer qu’effectivement, ça faisait trois finales de suite de perdues mais que là, c’était différent, son «  ami Alain », qu’il connaît « depuis trente-cinq ans », allait bien entendu la gagner cette finale à venir contre Ruffin «  je dirais » (car Goffi répète « je dirais » tous les trois mots). Tout le monde a applaudi, mais tout le monde a bien senti que le cœur y était un peu moins, que cette intervention avait exposé en creux le destin de la campagne de Carignon : ah ça oui ils allaient bien se battre, ah ça oui ils allaient y croire, mais à la fin une fois de plus ils allaient perdre la finale, je dirais.


Probabilité que le discours ait été écrit par une intelligence artificielle : 87%
Pic de l’applaudimètre : 68 dB
Maîtrise de l’imparfait du subjonctif : Est dissipé en classe
Avec quel concert mythique comparer cet événement ? : Âge tendre et tête de bois, Zénith de Saint Étienne,
26/10/2008


Meeting d’Allan Brunon

Alpexpo, 29 Janvier
Faire vieux pour Grenoble

Ah ça pour un beau meeting, c’était un beau meeting. Une salle de 400 places remplie, beaucoup de jeunes, des cris, des applaudissements, de la rage, de la joie, de la ferveur : dur de pas en ressortir convaincu à l’idée de voter Insoumis. Rien à voir avec la com’ péremptoire d’Allan Brunon sur les réseaux sociaux style « dans moins de 50 jours nous dirigerons Grenoble pour en finir avec les souffrances du peuple » ou affichant sa certitude de renvoyer ses adversaires « dans les poubelles de l’Histoire  ». En vrai, le jeune homme est quand même bluffant, et pas seulement à cause de l’impeccable costard qu’il porte afin de « faire vieux pour Grenoble ». Quoi qu’on dise, le mouvement Insoumis a une capacité certaine à former des jeunes talents, parvenant à presque aussi bien parler que le Grand Chef. Avec une telle prestance à 26 ans, tous les espoirs de « révolution citoyenne » ­– ou au moins de poste de député – sont permis. D’autant que la prise de parole de Brunon avait été précédée par celle de Manuel Bompard, sous-chef en chef et ambianceur des soirées électorales insoumises dans toute la France, et par celle de Kenza Doukhi une colistière de Brunon, qui a livré un témoignage poignant et modeste (lui) sur sa jeunesse à la Villeneuve et les raisons de son engagement politique. Non vraiment tout ça avait de la gueule, une vraie gueule de « gauche de rupture  » et de coup de vent frais sur la vieille politique. Seule ombre au tableau, mais pas des moindres : la première prise de parole, celle qui a introduit la soirée, la députée Élisa Martin. La même qui a été pendant les deux précédents mandats première adjointe de Piolle, qui est mise en cause personnellement dans une magouille de détournement d’argent public et qui n’a jamais exprimé publiquement le moindre désaccord avec la politique menée par la mairie grenobloise ayant « abandonné les quartiers » comme l’affirme aujourd’hui Allan Brunon. Élisa Martin n’a jamais expliqué pourquoi elle avait cautionné cette politique-là, comment ils auraient pu faire autrement et comment elle comptait «  faire mieux » avec la nouvelle équipe Insoumise. Le problème, c’est qu’elle n’a rien à dire dessus, vu qu’elle a accompagné Piolle pendant deux mandats sur ordre de Mélenchon (qui avait besoin de cette alliance avec les écolos pour ses ambitions présidentielles) et qu’elle parraine aujourd’hui la liste dissidente de la France insoumise également sur ordre de Mélenchon (qui veut maintenant une rupture avec les Écolos pour ses ambitions présidentielles). À quand des choix locaux insoumis aux directives nationales ?


Probabilité que le discours ait été écrit par une intelligence artificielle : 87%
Pic de l’applaudimètre : 114 dB
Maîtrise de l’imparfait du subjonctif : Provoque ses camarades en se curant le nez
Avec quel concert mythique comparer cet événement ? : Zebda, Zénith de Toulouse, 13/11/1999


Meeting de Valentin Gabriac

Amphithéâtre de la maison du tourisme, 13 février
Cnews ou barbarie

Si on se cantonne au meeting en lui-même, on peut se demander pourquoi s’emmerder à aller un vendredi soir au centre-ville de Grenoble (en plus quelle galère pour se garer !) (et puis avec tout ce qu’on entend !) alors qu’on aurait pu rester tranquillement chez soi regarder Cnews pour entendre à peu près la même chose. Trois députés avaient pris la peine de se déplacer, dont un depuis la Moselle, mais c’est pas pour ça que ça a beaucoup changé le champ lexical : « mangeurs de quinoa », « punks à chien », « bobos du centre-ville », « burkini » et puis bien entendu «  sécurité  », « sécurité  » et aussi « sécurité ». Sans surprise, c’est le maître-mot du programme de Gabriac, qui a pu s’extasier devant les résultats du matraquage médiatique sur la question : « Nous avons gagné le débat des idées. Il y a vingt ans personne ne parlait de sécurité. Aujourd’hui tout le monde en parle, et c’est nous qui avons imposé ce sujet.  » Considérer « la sécurité » comme une «  idée » est assez représentatif de la profondeur intellectuelle des prises de parole à la tribune de la Maison du tourisme.
Bref, l’intérêt du meeting n’était donc pas le meeting en lui-même, mais le before avec un beau spectacle assuré par la compagnie Les Antifas. Déjà il fallait traverser un petit cordon de CRS pour se rendre dans la salle et puis après, la terrasse de cette salle située au premier étage faisait office de superbe mirador pour assister aux affrontements entre les flics et les militants manifestant contre ce meeting de l’extrême droite. Accoudés à la rambarde, la vue était idéale pour commenter les coups de matraque, apprécier si les tirs de lacrymo étaient assez plombés ou guider les forces de l’ordre vers d’éventuels fuyards. Rien à dire, il n’y a rien de tel pour gonfler une salle à bloc, d’autant que la soirée se déroulait juste après la rixe mortelle de Lyon. Le député du Nord-Isère Thierry Perez a donc eu un boulevard pour oser un : « Nous sommes la civilisation, ils sont la barbarie.  » Et l’auditoire de frissonner, à la fois horrifié et galvanisé, jubilant d’avance des points gagnés grâce à cette séquence très avantageuse médiatiquement pour eux.


Probabilité que le discours ait été écrit par une intelligence artificielle : 87%
Pic de l’applaudimètre : 82 dB
Maîtrise de l’imparfait du subjonctif : Pas ouf, mais super bon à trap-trap bisous
Avec quel concert mythique comparer cet événement ? : Michel Sardou, Olympia, 21/11/1971


Notes

[1(1) On serait quand même bien allés au « karaoké politique » du Grenoble Alpes collectif, la seule liste « citoyenne » non soutenue par un parti politique, mais hélas on était en plein bouclage.