Accueil > Octobre 2016 / N°37

Explications par ceux qui le défendent

Pourquoi le plan de sauvegarde est une « connerie »

Une personne nous a transmis un échange de mails entre élus du Parti de gauche à la ville de Grenoble. On n’aime pas spécialement dévoiler des conversations privées, d’ailleurs on ne publie pas tout ce que l’on reçoit. Mais cet échange de mails est particulièrement instructif, notamment sur le « plan de sauvegarde » de la municipalité. Où l’on apprend que le co-secrétaire du Parti de gauche Alain Dontaine trouve ce plan « lamentable » et « d’une bêtise rare », que certains élus sont obligés de défendre « l’indéfendable » et « ne sont pas convaincus de faire du bon boulot », et que la première adjointe Elisa Martin a « validé le plan de sauvegarde sans faire gaffe ».

Le premier mail a été envoyé par le co-secrétaire du comité de Grenoble du Parti de gauche Alain Dontaine le 28 juin 2016 à 17h53. Il s’intitule « bêtise et trahison » et traite surtout de la question du Tricycle, ce regroupement de deux théâtres (de Poche et 145). Suite au projet de « reprise en main » par la mairie, Dontaine y avait été envoyé comme médiateur. Le plus instructif dans ce mail, c’est que Dontaine avoue avoir « couvert » les élus face aux « attaques internes », c’est-à-dire avoir trahi ses « camarades » simples militants.

« Je vous écris pour vous dire pourquoi j’ai pris rendez-vous avec Eric [NDR : Piolle] la semaine prochaine et ce que je vais lui dire... et autant dire que ça va chauffer !
J’ai découvert que le plan de sauvegarde actait la gestion municipale du 145 et du Théâtre de Poche. A part le fait que Corinne [NDR : Bernard, adjointe à la culture] a toujours démenti l’existence d’une remunicipalisation... ce qui est donc déjà une connerie en soi, elle me concerne directement car c’est très exactement sur cette question après accord d’Eric et, certes à demi-mot, de Corinne que je me suis engagé dans la démarche de réouverture du dialogue avec ceux du Tricycle, démarche qui devait nous ouvrir toutes les portes du milieu des arts vivants. Pour le dire autrement, je suis le dindon de la farce (ce que semble dire Le Postillon et auquel cas ils auraient raison... et à ce sujet, si vous avez l’article, j’aimerais lire ce qu’ils disent [NDR : radin ! ]) mais surtout en ce qui me concerne, il s’agit là d’une trahison.
Certes, personne ne m’avait rien demandé mais à partir du moment où Eric me donne le feu vert et m’autorise à mettre sur la table de la négo la question de la gestion des deux salles ; ce revirement, sans m’en avertir, n’est tout simplement pas acceptable ! De deux choses l’une : soit Eric s’est foutu de ma gueule, soit il a laissé faire Corinne qui m’a baisé ! Si c’est la deuxième solution, je ne vois pas comment je pourrais ne pas monter au créneau et la démonter.
Le pire dans tout ceci, en dehors de ma personne et de mon amour-propre qui peut s’en remettre, c’est qu’après la calamiteuse réponse de Mériaux et Bertrand sur Facebook à l’article de Libé [NDR : article critiquant la politique culturelle à Grenoble], il y a eu la fermeture des trois biblios et maintenant la remunicipalisation... et donc tous ceux qui étaient prêts à reprendre le dialogue avec nous, nous ferment la porte au nez !
Bref, lamentable en tout point mais surtout d’une bêtise rare en termes de confiance qu’ils ont perdue en ce qui me concerne... Tout ceci pour vous dire que si j’ai tenu bon face aux attaques internes au PG pour vous couvrir, j’attends de vous que vous soyez au combat pour imposer de la concertation et de la co-construction partout où on peut d’une part, et d’autre part, que chacun soit placé devant ses responsabilités. »

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Le second mail a été envoyé par une personne élue du parti de Gauche le 28 juin 2016 à 22h52. Elle explique notamment que la fermeture des bibliothèques est une « connerie » et que la co-construction est une « blague ».

« En ce qui concerne les bibliothèques, je pense que c’est une connerie, du moins sous cette forme. Si l’on excepte Prémol qui est à deux pas de celle de l’Arlequin (à condition que l’on retrouve à l’Arlequin tout ce qu’il y avait à Prémol, c’est-à-dire toute la section enfance et les accueils des écoles etc …), le problème se pose pour celle d’Alliance. C’est la seule du secteur 4, après c’est le vide total.

Les écoles maternelles (…) qui fréquentaient celle de Prémol n’iront pas jusqu’à Arlequin. (...). J’ai eu ce soir un comité de pilotage au collège VO [NDR : Village olympique] et c’est bien ce qui a été dit par les directeurs/trices. Ils n’étaient pas agressifs, juste dépités. Il y avait une maman, qui habite Beauvert je crois, qui en pleurait en me parlant à la sortie de la réunion. Et il fallait que je défende une décision que je trouve indéfendable !

(…) Pour Prémol c’est plus symbolique qu’autre chose et en 2010, le PS voulait la fermer mais ils ont reculé. Mais pour Alliance, c’est une connerie. (...) Je ne suis vraiment pas convaincue de faire du bon boulot. On est plus des gestionnaires du quotidien (et encore, pas toujours bien). On est toujours pris par le temps sans pouvoir approfondir des dossiers, on est là pour faire le tampon. Mais la politique ? 

Quant à la co-construction, franchement c’est un peu une blague. N’oublions pas qu’au sujet du stationnement, on n’avait pas réussi à se mettre d’accord pendant la campagne et qu’on avait décidé de botter en touche en mettant dans le programme qu’on verrait ça ... avec les Grenoblois. Et bing on se tape l’augmentation des tarifs sans aucune consultation. Qu’on soit d’accord ou pas avec cette décision, en attendant on n’a pas respecté ce qu’on avait écrit. Et c’est cela qu’on nous reproche (...). Des concertations on en fait certes, mais pour les petits projets de quartiers, pas sur les questions plus importantes. 
Bref, mon bilan des deux ans ? On s’est mis à dos une bonne partie des acteurs culturels, à tort ou à raison, mais c’est un fait. Dans les quartiers sud, nous avions aux Baladins et à la Villeneuve un électorat. Pas sûr qu’on le conserve, je le crains. On me (nous) ressort souvent l’arrêt de la pub, la Fête des tuiles, ce que ça coûte d’un côté, ce qu’on a perdu de l’autre et qui aurait compensé le financement des bibliothèques.

(...) Il serait peut-être temps qu’on arrive à ne plus se faire imposer des ODJ [NDR : ordre du jour] à rallonge en réunion de groupe où trop de sujets finissent par noyer le poisson. Rien que pour les bibs, on aurait presque dû avoir un débat unique sur le sujet en cherchant une alternative. »

Mais le meilleur arrive pour la fin : la première adjointe élisa Martin écrit elle aussi le 29 juin à 9h03, en s’adressant à Dontaine. Et elle le dit elle-même : « Quelle conne ! »

« Je pense que Corinne n’a jamais été convaincue sur le fond de ta position voire sur ton rôle d’ambassadeur. Il est plus que logique que tu gueules auprès d’Eric en particulier puisque Corinne n’entend pas, à mon grand regret ! Ceci dit, moi j’ai validé le plan de sauvegarde sans faire gaffe. Quelle conne ! Le truc, c’est qu’on n’arrive pas, pour une raison que j’ignore, à communiquer tranquillement (je parle pas de forme). Là tout le monde devrait être sur le pont pour expliquer le plan de sauvegarde. J’ai proposé de faire des petits films dont un avec Eric qui donnerait le cadre. On doit le faire mais connaissant nos oiseaux, je sais qu’il va falloir pousser alors que c’est notre intérêt, non ? Bref t’inquiète pas Alain, on est bien d accord, c’est pour cela que j’ai dit (...) que j’avais les boules qu’on t’ait mis dans une position de dialogue pour te planter (car tu es important politiquement pour nous, rien que ça) mais encore une fois, je pense que Corinne n’est pas convaincue. C’est son droit mais elle aurait dû nous le dire de suite et tu ne portais pas cela . On t’aurait trouvé autre chose à faire ;0) »  

« La seule chose
d’abord souhaitable »

Lors d’une discussion, nous avons demandé à un membre du PG de commenter cet échange de mails. Nous en publions quelques extraits.

« Il faut replacer tout ceci plus globalement dans son contexte politique local, temporel, théorique et pratique.

La victoire en 2014 qui a permis de chasser les socio-libéraux de la mairie (parti abusivement dit « socialiste ») n’était pas une simple victoire électorale, c’était un processus nouveau qu’il convient peut-être bel et bien d’appeler une révolution citoyenne. Son essence dynamique, son cœur, ne fut pas, contrairement aux apparences la résultante d’un profil de candidat « premier de la classe » additionné d’un plan de com’, mais, plus sûrement, celle d’une inscription laborieuse et patiente, plusieurs années durant, dans toute une série de mouvements sociaux ayant structuré temporellement et géographiquement la vie politique grenobloise. (...) Les véritables forces motrices furent vraiment portées par les mouvement sociaux, les partis n’en exprimant que l’écume, plus ou moins fidèlement retranscrite. Jamais la liste Safar n’aurait été seconde sans ces ressorts.

Aujourd’hui, au delà d’une opposition politique de façade, sociale-libérale et libérale, car opportuniste et politicienne, donc politiquement nulle, c’est le mouvement social dans sa globalité qui vient opposer une contestation frontale tous azimuts au plan d’austérité appliqué par l’exécutif municipal actuel. Et l’exécutif ne lui oppose rien de moins que la pensée gestionnaire la plus réactionnaire : la stratégie du choc. « C’est Le-Plan ou La-Tutelle-de-La-Préfecture ». Non seulement il n’est plus compatible de prétendre se mettre au service du développement des forces motrices de transformation sociale et soutenir l’exécutif municipal, mais c’est sans compromis possible. Cet échange de mails vient en administrer la preuve. La révolution citoyenne « municipale » a peut-être été trahie par ceux-là mêmes qui avaient pour charge de la faire grandir.

(…) Par ailleurs, si comme hier les forces de transformation de la société sont dans le mouvement social, alors aujourd’hui aussi, l’articulation de leur travail politique avec un processus électoral peut être pensée et « pratiquée » de la même façon : c’est-à-dire par surcroît. Une révolution citoyenne n’est alors qu’un effet mineur d’une cause majeure qui serait la réunion durable des processus de contestation sociale, et autres. (...)

Le mouvement social incluant Nuit Debout n’est-il pas déjà en train de se transformer en état d’urgence social permanent, par opposition d’ailleurs à l’état d’urgence sécuritaire gouvernemental attentatoire aux libertés publiques et ségrégationniste. On peut peut-être dire, dès à présent, qu’il est possible qu’une telle dynamique perdure au-delà du printemps prochain, au-delà de l’élection présidentielle et que c’est la seule chose d’abord souhaitable. »