Accueil > Décembre 2017 / N°43

Turbinons !

Et un plan social de plus ! Général Electric a annoncé au début de l’été un plan de suppression de 345 emplois à Grenoble. Depuis, les salariés se battent, les élus pleurnichent, et les médias racontent tout ça. Au Postillon, on cherchait un angle original pour traiter ce sujet. Jusqu’à ce que Père Castor passe boire un café au local. La tentation de l’interviewer était trop grande, et en plus il raconte des choses intéressantes, le vieux.

Père Castor, vous qui connaissez toute l’histoire des luttes à Grenoble, est-ce que celle de Général Electric vous rappelle quelque chose ?

Général Electric ? Pour moi, c’est de la novlangue. L’entreprise dont vous parlez s’appelait historiquement Neyrpic, et je continuerai à l’appeler Neyrpic. Elle était ainsi dénommée car elle provenait de la fusion des établissements Neyret-Beylier et Piccard-Pictet. Alors elle a été depuis rachetée par Alstom, puis Général électric, et en fait si on voulait être exact, il faudrait même dire Général Electric Renewable Energy Hydro. Je veux bien faire des efforts, mais prononcer un nom aussi barbare, ce n’est pas possible. Donc je dirais Neyrpic, point barre. Changer le nom des choses sans arrêt, ça permet surtout d’effacer les attachements.
Bon, donc il y a un demi-siècle, Neyrpic était une des plus grandes entreprises de la cuvette et employait près de 4 000 personnes. En fabricant des turbines pour les barrages, elle s’inscrit dans le très grenoblois business de l’hydroélectricité. C’est fou tout le fric qu’on a pu tirer de l’eau qui coule dans la région.

Il n’y a jamais eu de grosses luttes à Neyrpic ?

J’y viens, j’y viens. En 1962-1963, Neyrpic est le théâtre d’un « conflit social majeur qui, pendant près de huit mois, secoua Grenoble et marqua un tournant dans l’histoire de la ville », selon l’ancien élu et historien local Pierre Frappat. Pour vous résumer, jusqu’en 1962 Neyrpic est dirigé par un patron paternaliste et « social », Henri Dagallier, qui accorde à ses employés quelques avancées rares pour l’époque : la progression du « pouvoir d’achat » ou la reconnaissance de la section syndicale de l’entreprise. Ces quelques miettes ne plaisent pas au grand patronat, qui organise la prise de pouvoir d’Alstom dans Neyrpic, et le remplacement de Dagallier par un certain Glaser. Dès son arrivée, ce requin annonce la suppression de l’accord de rémunération et des licenciements. Forcément, les syndicats montent au créneau et toute une partie de la ville, notamment le milieu intello et universitaire, se mobilise pour Neyrpic. C’était une grande lutte consensuelle, avec des manifestations et des meetings, un truc un peu chiant, beaucoup moins intéressant à narrer que les émeutes de la « guerre des Boutons » en 1906, que j’ai racontées dans Le Postillon n°15.


En fait, vous n’aimez que les émeutes ?

Pas du tout, mon petit. Je constate juste que c’est plus amusant à raconter que les actions des salariés de Neyrpic ces derniers mois, les « demandes de rendez-vous », la volonté de « faire de la pédagogie », et autres incantations stériles face aux intérêts d’une multinationale et d’un gouvernement français ultra-libéral qui lui offre des dizaines de millions d’euros de CICE (crédit impôt compétitivité entreprise) et de CIR (crédit impôt recherche). Dans la lutte actuelle, il y a bien eu des montées à Paris, quelques manifestations, dix jours de blocages début octobre, et à nouveau depuis le 20 novembre. Mais c’est surtout la venue de personnalités (Montebourg, Melenchon, Laurent, Asselineau), débitant tour à tour à peu près la même chose, qui a fait parler de cette lutte. J’ai beaucoup de respect pour des gens qui se battent comme ils peuvent, mais là avouez que c’est quand même pas passionnant.

Pour revenir à 1963, les salariés avaient fini par gagner ?

Eh non, pas du tout. En fait ça a été le début de la fin pour Neyrpic, qui aujourd’hui compte seulement 800 salariés à Grenoble, sûrement moins de 500 dans quelques mois. Cette lutte a surtout marqué un changement d’époque et l’entrée dans le capitalisme mondialisé. Georges Bouloud, ouvrier à Neyrpic et élu sous Dubedout, racontait à l’époque : « Les anciens patrons étaient des bourgeois locaux, ils habitaient place de l’Étoile ou rue Lesdiguières, donc ce n’était pas des gens qui pouvaient licencier 1000 personnes comme ça, d’un coup. (…) Dans la bourgeoisie grenobloise ça ne se faisait pas, tandis que Glaser lui, il arrivait en avion le matin, il repartait en avion le soir, il signait des licenciements dans la journée, il n’en avait rien à foutre ! » Et puis la lutte de 1963 a aussi marqué, selon Frappat, « la montée de nouvelles forces sociales qui donna naissance notamment à la municipalité Dubedout » (1), avec l’alliance entre les milieux universitaires et les techniciens de Neyrpic.

Et alors, que raconte la lutte actuelle ?

Justement je me le demande bien. Bien entendu, elle est symptomatique des travers de notre époque. Le capitalisme mondialisé, on est aujourd’hui en plein dedans et il est autrement plus complexe et « disrupté » qu’en 1962, ce qui complexifie sacrément les mobilisations. La vente d’Alstom à Général Electric est une magouille technocratique monumentale. Les patrons sont toujours plus éloignés des salariés. Le patron de Général Electric Renewable Energy - Hydro, Yves Rannou, est venu une seule fois à Grenoble depuis l’annonce des licenciements en juillet. Quant au véritable patron de Général Electric, John Flannery, il habite à Boston et n’a dû entendre parler de Grenoble que pour les Jeux Olympiques de 1968. Comme à chaque plan social, les élus rivalisent de communiqués pour s’indigner contre les méchants patrons – c’est fou, personne n’est jamais pour les licenciements. Mais les sujets de fond comme l’économie mondialisée sont rarement évoqués.

La chute de Neyrpic, c’est dû à la mondialisation ?

Oui et non. En fait Neyrpic a beaucoup perdu et beaucoup gagné dans la mondialisation. Les turbines ne sont plus fabriquées à Grenoble depuis longtemps, où il n’y a plus qu’une cinquantaine d’ouvriers sur les huit cent employés (les autres sont des ingénieurs ou des techniciens). Le travail manuel se fait dans des pays où la main-d’œuvre coûte moins cher.

En même temps, Neyrpic a longtemps survécu grâce à la mondialisation. Ça fait un moment qu’on ne construit plus de gros barrages en France, par contre à l’étranger ça y va. Neyrpic a notamment fabriqué les turbines pour les gigantesques barrages des Trois Gorges en Chine, de Belo Monte au Brésil ou d’Assouan en Egypte (2), qui sont d’ailleurs d’immenses saloperies ayant saccagé des vallées entières. Mais aujourd’hui l’entreprise se retrouve en concurrence avec des entreprises de ces pays, perd des marchés, et gagne donc moins de sous. Et les dirigeants-tartuffes de Neyrpic se débattent dans ce paradoxe très contemporain : après avoir profité de la mondialisation pendant des années, ils se plaignent maintenant de la concurrence des Chinois ! On aime bien les pauvres quand on peut leur vendre notre camelote, moins quand ils viennent marcher sur les plates-bandes de notre business... C’est pourtant les règles du game, tous ceux qui soutiennent Macron et la mondialisation ne devraient avoir rien à redire.

Mais en France, l’hydroélectricité a un avenir, non ?

Selon les adeptes de la fumeuse #transition énergétique, oui. À Grenoble, Mélenchon a balancé aux employés de Neyrpic : « Quand on passera à l’énergie 100 % renouvelable, il faudra des centaines, des milliers de vos turbines » (Le Daubé, 12/10/2017 ). Mais je sais pas si vous avez remarqué, la plupart des rivières françaises ont déjà un ou plusieurs barrages, ce qui nous prive de pas mal de coins baignade à cause des risques de lâchers (comme les cuves de Sassenage ou les Isles du Drac). Je ne vois pas trop où mettre des « milliers de turbines », qui vont elles aussi détruire des écosystèmes et bloquer des sédiments. Il ne faut pas oublier que si aujourd’hui la Camargue « recule » face à la mer et devrait à terme disparaître, c’est à cause des barrages du Rhône et de ses affluents, qui bloquent tous les sédiments qui y arrivaient. Il faut arrêter de dire que l’hydroélectricité est « verte » ou « écolo », que c’est l’avenir de la transition du développement durable de la croissance....

Ah la la, vous êtes vraiment anti-tout, Père Castor....

Je suis avant tout pour la turbine intellectuelle. Le problème de Neyrpic, aujourd’hui, c’est d’abord leurs dirigeants, qui comme tous les « premiers de cordée », réfléchissent uniquement à leurs intérêts financiers. Il y a du boulot potentiel dans les turbines, au moins pour remplacer celles vieillissantes des barrages existants, mais tant que l’entreprise sera dirigée par des requins, elle se positionnera avant tout sur des projets dévastateurs. Oui, bon, bien entendu, je préfère des barrages à des centrales nucléaires. Le problème c’est que vu comme c’est parti on devrait avoir les deux encore longtemps. Car les mêmes qui parlent de #transition s’extasient devant les iPhones et autres machins connectés énergivores, entraînant une hausse permanente de la consommation d’électricité. En 1960, 56 % de l’énergie consommée en France était d’origine hydraulique. Aujourd’hui, c’est à peine 10 % alors que le nombre de barrages a augmenté.
Alors mon petit, si demain on arrête les centrales nucléaires, et qu’on se demande comment satisfaire les besoins électriques essentiels, je serai prêt à défendre les barrages, en attendant mieux. Mais pour l’instant, le développement des « micro-centrales » de partout ne couvre même pas la hausse de la consommation due à notre dépendance croissante à l’électricité. Il faut turbiner, peut-être, mais avant tout il faut se déconnecter !

Merci, père Castor !

(1) Les citations sont extraites de Pierre Frappat, Grenoble, le mythe blessé, Alain Moreau, 1979 et Pierre Frappat, Géo Boulloud, le métallo de Dubedout, PUG, 2015
(2) Pour découvrir les ravages écologiques et humains du barrage d’Assouan, il faut lire Fabrice Nicolino, Ce qui compte vraiment, Les liens qui libèrent, 2017