C’est Hervé Gerbi, candidat de centre droit, qui a dégainé le premier, avec une affiche « entièrement réalisée par l’IA » l’été dernier, puis la mise en place cet automne d’un « robot conversationnel » sur son site internet, pouvant répondre à toutes les questions sur son programme. « Demain, l’IA investira tout l’espace public : mieux vaut agir que subir. C’est le sens de notre démarche : tester l’ IA, l’appliquer, mesurer ses capacités comme ses limites, avec notre assistant conversationnel et nos outils de campagne. Au bout du bout, il y a l’humain. » Effectivement, au bout du bout des robots conversationnels et autres questions futiles aux IA génératives, il y a, loin de l’Occident, des humains exploités dans le « travail du clic » ou dans les mines nécessaires à l’élaboration de toute cette camelote électronique. Il y a, par exemple, ces dizaines de millions d’habitants du Congo vivant dans la terreur des guerres qui font rage pour le contrôle des mines de métaux rares. Heureusement leur calvaire n’est pas vain, ils participent à cette grande avancée pour l’humanité : pouvoir poser à n’importe quel moment du jour et de la nuit des questions sur le programme d’Hervé Gerbi.
Et aussi sur celui d’Alain Carignon. Pour l’ancien maire corrompu, il ne s’agit pas de « robot conversationnel », mais d’un « chatbot », qui reproduit donc la voix de l’éternel revenant pour – là aussi – répondre à des questions sur ses promesses électorales. Carignon est un véritable militant de l’intelligence artificielle : il y a huit ans déjà, il signait une tribune dans Place Gre’net (3/04/2018) pour que Grenoble devienne « la capitale de l’intelligence artificielle ». En octobre 2018, il donnait une conférence à Valence pour déclarer que la véritable transition engagée n’était pas la transition écologique mais la « transition humaine », soit l’hybridation entre le biologique et les machines . « “Elle peut tout balayer” a assuré l’ancien maire » (Grenoble le changement, 27/10/2018). C’est effectivement un bon constat, mais ça ne suscite aucune inquiétude ou positionnement critique pour Carignon, qui veut saisir les opportunités de cette « révolution » en demandant « aux citoyens de s’emparer des questions posées par ce “transhumanisme” ». Ainsi Carignon, comme la plupart des militants de droite, peut paniquer en cas de suppression de places de parking, de tags sur les murs ou de tas de feuilles mortes sur les trottoirs, mais ne trouve rien à redire sur l’invasion des robots et de salissures électroniques dans tous les aspects de la vie humaine. Pour cette campagne, il annonce vouloir « choisir l’IA quand elle protège les habitants » : « Ce n’est pas de l’idéologie, c’est du bon sens. » Le fameux « bon sens » qui conduit à nous rendre toujours plus dépendants des Gafam et de systèmes technologiques ultra-complexes.
Sur Instagram (17/06/2024), il écrit : « Nous sommes entrés dans l’ère fascinante d’une humanité élargie avec divers degrés entre le biologique et les machines. Pour aller vers des êtres humains technologiquement modifiés. En parallèle à la si médiocre fin d’époque qui se déroule sous nos yeux effarés, se plonger dans la nouvelle révolution qui va tout bouleverser permet de vérifier l’idée de Régis Debray selon laquelle les avancées technologiques ont toujours beaucoup plus transformé la vie des hommes que n’importe quelle idéologie. Permet aussi de se consoler du sabordage de la Vème République et avec lui, de la fin du sentiment d’appartenance à une même Nation et d’un destin collectif. » C’est à se demander pourquoi il fait encore de la politique : de toute façon, notre « si médiocre fin d’époque » va être balayée par l’arrivée des « êtres humains technologiquement modifiés ».
Sur ce sujet, Carignon cite souvent son « ami » Laurent Alexandre, promoteur du transhumanisme, qui, depuis peu, conseille aussi Jordan Bardella sur les questions technologiques. Sans surprise, le Rassemblement national est donc également à fond pour l’IA : si le candidat Valentin Gabriac n’a rien dit publiquement dessus, son collègue Alexandre Lacroix, à Saint-Martin-d’Hères, « veut mettre en place un “grand plan” axé sur l’intelligence artificielle (IA) ! Objectifs : “Favoriser son apprentissage” auprès des jeunes, développer des formations “en lien avec le campus” et déployer l’outil au sein de l’administration municipale » (Le Daubé, 3/02/2026). L’extrême droite, à la pointe de la promotion du grand remplacement des humains par les robots.
Mais sur cette question, il y a un véritable consensus dans toute la classe politique, nationale comme locale. Quand la droite y va franco, la gauche ne remet pas en cause son développement, l’entourant simplement de ses vœux pieux de « reprendre le contrôle sur l’IA » ou « d’atténuer ses impacts écologiques ». À Grenoble, le banquier de Place publique Romain Gentil, pense que « s’en passer [de l’IA], ce serait une bêtise » (Le Daubé, 6/06/2025). Pas mieux pour l’écolo Laurence Ruffin, qui a invité le 2 février dernier l’ancien député macroniste Cédric Villani (une autre des « références » citées par Carignon) pour une soirée sur l’intelligence artificielle avec d’audacieuses questions : « Quoi ? Pourquoi ? Pourquoi faire ? » Si Villani se vante dans Libération (2/01/2026) de s’être « gauchisé, radicalisé », cela ne le conduit pas à militer pour l’arrêt des recherches en l’IA, se considérant – ô positionnement original – « sur la ligne de crête où l’on dénonce les usages néfastes tout en appréciant la richesse de la culture technique ». Lors de la soirée grenobloise, il confiera à notre reporter n’avoir « pas changé d’avis sur l’IA » depuis le rapport qu’il avait fait en 2018 (et qui a notamment abouti à la création du très néfaste institut d’intelligence artificielle sur le campus de Grenoble) alors qu’il était macroniste et qui appelait naïvement à « donner un sens à l’intelligence artificielle ».
Les candidats d’extrême gauche du NPA-Révolutionnaires ou de Lutte ouvrière ne se sont pas, à notre connaissance, exprimés sur cette question. Mais les productions nationales de leur parti se contentent de critiquer « l’IA capitaliste » (comme si elle pouvait être ouvrière, autogestionnaire ou décroissante) et rabachent des banalités type : « L’intelligence artificielle est au fond un outil comme les autres. Tout dépend qui l’utilise et pourquoi » (site du NPA, 13/02/2025). Supercalculateurs ou faucille et marteau : même combat !
Les Insoumis, censés représenter une gauche « de rupture », se vantent, comme leur grand chef, de « ne pas avoir peur de l’intelligence artificielle » (Jean-Luc Mélenchon, 16/01/2022), la voyant naïvement avant tout comme une possibilité de « réduire le temps de travail ». Manuel Bompard, le coordinateur national de LFI, ingénieur de métier (formé à Grenoble), a d’ailleurs participé au lancement d’une start-up spécialisée en intelligence artificielle, Adagos. Le candidat Insoumis à la mairie de Grenoble, Allan Brunon, se dit « pas pris de panique par l’IA, elle ne va pas s’arrêter, c’est une réalité de la vie aujourd’hui. Ce qui m’interroge plus, c’est la question de la mainmise sur l’IA. De savoir quel acteur s’enrichit, qui détient les data centers, qui en a les clés. Je suis préoccupé de ce savoir privatisé. » Incroyable naïveté des Insoumis qui pensent qu’il pourrait y avoir une IA « française » ou, pourquoi pas, citoyenne et autogérée. Que si les propriétaires des supercalculateurs n’étaient pas de méchants nazis américains, mais de gentils milliardaires de gauche, tout irait mieux et l’intelligence artificielle pourrait servir un « avenir en commun » désirable...
Bien loin de cette naïveté, on apprend dans L’Âge de faire (février 2026) qu’un regroupement de collectifs et d’individus (Lève les yeux, Stop 5G, Télécoop, Celia Izoard, Fabien Lebrun, etc.) proposent aux candidats « dix propositions pour une désescalade numérique » parmi lesquelles : « sécuriser les services essentiels hors réseaux », « assurer une gestion municipale sobre et dégafamisée », « refuser l’installation de datacenters » « favoriser les emplois, pas les IA »… Quels candidats isérois auront la décence de s’engager pour une désescalade numérique ?


