Depuis septembre, on a sillonné quelques quartiers grenoblois, pour notre série de reportages autour de l’abstention (qui se clôture dans ce numéro, voir page 10). Bien entendu, on n’avait aucune prétention de réaliser quoi que ce soit de représentatif, juste d’errer au p’tit bonheur la rencontre pour évoquer les élections, l’abstention (qui a atteint jusqu’à 80 % dans certains bureaux de vote aux dernières municipales) et l’évolution de ces quartiers.
Dans les centaines de discussions plus ou moins abouties qu’on a eues, peu de noms de personnalités politiques. Pour le national : Le Pen, Macron, Mélenchon. Et pour le local : Piolle (pour quasiment tout le temps en dire du mal) et… Carignon (pour souvent en dire du bien).
Ça peut paraître paradoxal, parce que ces quartiers où l’on vote le moins sont aussi bien entendu les plus pauvres et que le parti de Carignon, les Républicains, est censé plutôt séduire la bourgeoisie et les commerçants. À ce propos, un sondage sur les intentions de vote aux municipales grenobloises, réalisé en septembre dernier par l’institut Cluster 17, est assez instructif (avec bien entendu toutes les limites de ces enquêtes partielles). Il détaille les intentions de vote en fonction de l’âge, de la catégorie socioprofessionnelle, du niveau d’étude ou des revenus. Réalisé six mois avant les élections, il donnait Carignon à 22 % et Ruffin à 31 % avec effectivement une sur-représentation des professions indépendantes (comprenant les commerçants), votant à 42 % pour l’ancien maire. Mais aussi une sur-représentation des ouvriers, avec 40 % de vote des ouvriers (contre 15 % pour l’écolo Ruffin) et une sous-représentation des cadres (votant à 16 % pour Carignon mais à 46 % pour Ruffin). Idem ceux ayant comme diplôme le « bac et moins » : 5 % votent Ruffin et 37 % Carignon… alors que les « bac+5 et plus » votent à 40 % pour Ruffin et 18 % pour Carignon.
D’où cette question : pourquoi beaucoup de peu diplômés (bossant souvent comme ouvriers) votent Carignon ?
Bien entendu, ces tendances grenobloises n’ont rien de très original ni novateur. Dans la préface du livre de l’états-unien Thomas Frank Pourquoi les pauvres votent à droite, le journaliste Serge Halimi analyse que « depuis la fin des années 1960, la concurrence internationale et la peur du déclassement transforment un populisme de gauche (rooseveltien, conquérant, égalitaire) en un “populisme” de droite faisant son miel de la crainte de millions d’ouvriers et d’employés d’être rattrapés par plus déshérités qu’eux. C’est alors que la question de l’insécurité resurgit. Elle va embourgeoiser l’identité de la gauche, perçue comme laxiste, efféminée, intellectuelle, et prolétariser celle de la droite, jugée plus déterminée, plus masculine, moins “naïve” ».
Analyse qui peut s’appliquer aux résultats des dernières élections françaises, sur fond de polarisation de plus en plus croissante entre les métropoles (dominées par la gauche bourgeoise) et les territoires ruraux ou péri-urbains (ou le « populisme » d’extrême droite fait de plus en plus d’émules). Mais par contre, cette analyse ne s’appliquait pas tellement à l’intérieur des métropoles, pour distinguer les votes des riches bourgeois-bohèmes habitant les centres villes et ceux des pauvres habitants des quartiers. Car chez ces derniers, c’est avant tout l’abstention qui gagne haut la main. Et pour ceux qui votent, ils ont plutôt massivement opté dernièrement pour la France insoumise, de plus en plus implantée dans ces quartiers et parmi les habitants pauvres. Dans le sondage de Cluster 17, le candidat insoumis Allan Brunon recueille 12 % des intentions de vote mais 37 % de la part de personnes gagnant moins de 1 000 euros.
Aux dernières présidentielles, Mélenchon fait autour de 50 % dans presque tous les quartiers grenoblois, alors que les candidats de droite y récoltent des scores dérisoires.
Il est donc d’autant plus étonnant de constater la relative popularité de Carignon dans ces quartiers (il y a aussi beaucoup de personnes qui le détestent), même s’il est impossible de savoir aujourd’hui à quel point elle se traduira par des scores importants aux prochaines municipales. S’il y avait une seule explication, elle serait toute simple : sa présence sur le terrain. C’est ce que beaucoup d’habitants rencontrés ont souligné, au Village olympique, à Villeneuve, à Teisseire. On ne compte plus les « Piolle on le voit jamais » voire « on l’a jamais vu » et – en miroir – les anecdotes sur Carignon qui se rend régulièrement dans le quartier, « avec qui j’ai eu une longue discussion », qui « lui au moins nous écoute ».
Il y a les souvenirs des anciens sur la période où il était maire « et où on pouvait discuter avec lui » et ceux de la dernière décennie, où Carignon a passé beaucoup de temps – entre deux allers-retours dans sa résidence secondaire de Marrakech – à sillonner la ville à la rencontre des uns et des autres. Ce qui crée une sorte d’attachement et de confiance pour nombre d’habitants rencontrés. On en a ainsi entendu quelques-uns déclarer « voter à gauche au national », être assez lucides sur le passé judiciaire de Carignon (« c’est un voleur c’est sûr, il s’est bien gavé quand il était maire »), ne pas du tout être, comme les nombreux membres de son fan-club, dans une sorte d’idolâtrie christique, mais affirmer vouloir voter pour lui, à défaut, « parce qu’au moins il nous considère ».
Ainsi la force de Carignon repose surtout sur la faiblesse des autres, qui ne font pas du tout ce travail basique de terrain, en dehors des périodes électorales. À commencer par la municipalité en place. Bien entendu, la théorie des « quartiers abandonnés » par Piolle, beaucoup reprise par Carignon ou l’Insoumis Brunon, est en partie fausse. Déjà, les problématiques des habitants de ces quartiers doivent aussi beaucoup aux politiques nationales, et aux chamboulements globaux. Et puis, la municipalité n’a pas « abandonné » ces quartiers, elle a mené quantité de politiques publiques sur ces territoires, construit ou réhabilité des équipements, accompagné différents projets, donné des moyens à quantité de structures. Mais la plupart de ces politiques publiques ont été imposées de force, contre l’avis de la plupart des habitants et malgré la mobilisation de certains. Lieux fermés, associations historiques non soutenues, derniers commerces méprisés (voir l’article « Rideau ! » dans Le Postillon n°72) : la politique de la mairie ne s’est pas faite avec les habitants des quartiers. Refusant tout « clientélisme », la mairie a municipalisé des activités autrefois menées par des associations (dans le sport, la culture ou le soutien scolaire entre autres), rendant le cadre de ces activités beaucoup plus rigide (car menées par des fonctionnaires non connus dans le quartier, avec des horaires et des conditions moins souples que quand elles étaient réalisées par des associations). En douze années de pouvoir, la municipalité n’a pas « abandonné les quartiers » mais son rapport avec eux a été très froid, avec peu de liens humains.
Face à ce vide, Carignon, avec une simple présence sur le terrain, incarne pour certains habitants une certaine chaleur humaine. Et peut profiter des manquements de ses adversaires, ne le concurrençant pas trop sur ce créneau. Laurence Ruffin tente de se démarquer de Piolle en proposant « un changement de méthode : coopérer et faire ensemble » mais ces belles intentions ne sont pas très crédibles vu qu’elles ne sont accompagnées d’aucun regard critique sur l’exercice du pouvoir de la précédente municipalité et ses tendances à ne pas « faire ensemble ». D’autant plus que Ruffin vient de débarquer en politique et, en dehors du monde entrepreneurial et coopératif, est une complète inconnue.
Allan Brunon, lui, axe beaucoup sa campagne sur les quartiers, suivant la ligne nationale Insoumise, et propose notamment des réguliers « cafés en bas des tours ». Mais lui aussi est un inconnu : s’il répète « Grenoble, ma ville », s’il assure être né et avoir grandi place des Géants (sans préciser jusqu’à quel âge...), il est surtout connu pour avoir été actif dans le Nord‑Isère, en tant que pratiquant haut niveau d’art martial, puis candidat aux municipales de Villefontaine en 2020 ou aux législatives de 2022 sur la dixième circonscription de l’Isère. Avant cette campagne électorale, lui aussi était un inconnu à Grenoble – dans les quartiers ou ailleurs. Les autres candidats ne sont pas plus identifiés et pourraient rappeler de précédents politiciens grenoblois (comme les socialistes Noblecourt ou Safar) annonçant vouloir se démener pour Grenoble tout le long de campagnes électorales, puis partant sous d’autres cieux après avoir subi une défaite.
« Grenoble est une ville de gauche, mais c’est pas pour ça que les partis de gauche ont forcément le monopole de nos voix. Si des gens vont chez Carignon comme moi, c’est pour leur montrer que notre vote n’est pas un acquis. » C’est Anouchka qui parle, figure locale bien connue, notamment pour avoir tenu pendant des années le fragile bateau de la Papothèque, dans le quartier du Lys rouge. Ce lieu de vie très dynamique (et bordélique) n’a jamais su « rentrer dans le moule » des politiques publiques voulues par la mairie, parce qu’il « n’était pas calibré avec la méthodologie de conduite de projet qu’on apprend à Sciences Po » se désole Anouchka, amère, trois ans après la fermeture du lieu suite à de nombreux impayés de loyer. « La mairie n’a jamais vu le bénéfice humain qu’il y avait derrière. »
Elle fait donc partie des « prises de guerre » de Carignon, appartenant au groupuscule « la gauche qui agit », où l’on retrouve aussi notamment Rdidja Sahiri, ancienne militante de l’Alliance citoyenne et du Dal (Droit au logement) mais aussi sœur d’Aziz Sahiri, ancien adjoint de Carignon dans les années 1990… Dans les postures des habitants des quartiers « de gauche » rejoignant Carignon, il y a peut-être une dose de calcul politicien, d’hypocrisie, d’opportunisme. Mais pour Anouchka au moins, je crois à une certaine sincérité. « Très spontanée » et bavarde, elle m’a longuement parlé malgré les consignes des bras droits de Carignon : « Les autres disent que tu veux juste des infos pour nous tailler. Tu vas faire un article à charge après, comme pour les autres… Mais moi je n’arrive pas à être dans la stratégie. »
Vous l’aurez compris, mon but ici n’est pas de faire un article « à charge » contre Carignon (ce qu’on a déjà réalisé de multiples fois et de façon la plus aboutie il y a quatorze ans [1]), mais d’essayer de comprendre les ressorts de sa relative et paradoxale popularité dans les quartiers. Parole donc à Anouchka : « Je me suis fait canarder depuis que j’ai rejoint Carignon, traitée de “nègre de service”. On m’a dit, tu portes des valeurs, on te voit dans les manifs Palestine avec ton drapeau et tu rejoins les fachos ? Selon eux, je me ferais instrumentaliser pour récupérer des voix communautaires. Je serais bête parce que je suis antiraciste et que je vais avec un bourreau de la lutte antiraciste. » Mais alors qu’est-ce qui l’a motivée à rentrer dans cette galère ? « Les municipales, l’enjeu, c’est de traiter les questions de proximité, le lien humain avec les habitants. Piolle a démontré qu’on ne pouvait pas compter sur lui là-dessus. Ruffin et les autres, on les a jamais vu avant leurs candidatures. Le seul vraiment ancré c’est Carignon. Si je vais avec lui, c’est pas parce que je suis d’accord avec son parti les Républicains. Mais c’est pas au conseil municipal qu’on va signer la paix entre Israël et Palestine. »
Au passage, Anouchka critique durement la « manière d’entrer en relation » des militants de gauche qui est « paternaliste, condescendante, donneuse de leçon. Ils se disent décoloniaux mais souvent la manière de faire est coloniale en arrivant avec leurs mots, leurs façons de faire » et aussi des fois avec leur agressivité. L’Insoumis Allan Brunon accuse Carignon d’être le « candidat de l’islamophobie » mais le 11 février dernier, une femme voilée militant pour l’ancien maire a porté plainte, assurant s’être fait agresser en train de coller des affiches par un militant de la France insoumise qui lui aurait dit : « Tu es musulmane, tu ne devrais pas faire ça. » Impossible de savoir si ces faits sont véridiques, mais ce qui est tragique c’est qu’ils sont crédibles...
Anouchka remarque : « Pour la gauche, seule l’idéologie devrait rentrer en compte dans le vote dans une élection locale, mais beaucoup d’habitants sont dans des considérations beaucoup plus pragmatiques. » D’où la facilité pour l’ancien maire de droite de récupérer des votes en faisant juste l’effort de considérer simplement les habitants.
Pour les dernières municipales aussi, en 2020, Carignon faisait tout pour masquer son appartenance au parti les Républicains et prétendait représenter « la société civile » notamment en mettant en avant des personnalités non encartées et pas dans les stéréotypes des gens de droite. En deuxième position de sa liste, on trouvait Magali Féret, une artiste, et en troisième, Jérôme Odier, un ingénieur. Mais une fois l’élection passée, ces deux non-encartés ont été poussés à la démission, pour laisser la place à des militants actifs des Républicains, et notamment Nathalie Béranger, secrétaire départementale du parti.
Pour cette édition, Anouchka et plusieurs figures des quartiers devraient être en bonne position sur la liste de l’ancien maire. Avant de devoir ensuite laisser leur place aux politiciens ?



