Au Postillon, on ne s’est jamais trop sentis prophètes, surtout en matière électorale. On a en horreur les politologues, sondeurs et autres commentateurs du vide, toujours prompts à affirmer de grandes vérités un jour, et leur contraire le lendemain. La science électorale est complexe, et on n’aura jamais la prétention d’avoir un doctorat en la matière – d’autant qu’on préfère parler de son angle mort : l’abstention. « On en sait rien ! » C’est ce qu’on répond souvent quand des lecteurs nous demandent nos prévisions avant des élections locales. Si on s’amuse à faire des « pronos des municipales », c’est avant tout pour se moquer plus ou moins gentiment des uns et des autres, mais les cotes qu’on met à chaque candidat sont globalement fantaisistes.
N’empêche qu’en 2020, aux dernières élections grenobloises, on ne s’était pas trop plantés. Éric Piolle, on l’avait mis avec une cote de 1,0001 et il a largement été réélu. Aucune vantardise, hein : sa réélection n’a jamais vraiment fait de doute. De la même façon que personne n’a réellement cru à l’époque au retour au pouvoir de Carignon, à part les ultras du site internet Grenoble le changement qui ont tartiné pendant des mois sur la chute assurée de Piolle face au génie sans égal de leur idole.
Six ans plus tard, changement d’ambiance : après un deuxième mandat encore plus laborieux que le premier (notamment à cause de son autoritarisme entraînant le départ de douze élus du groupe majoritaire), Piolle ne se représente pas (comme il s’y était engagé), laissant derrière lui un héritage difficile à assumer pour sa successeuse Laurence Ruffin. Les sondages donnent Carignon en hausse par rapport à 2020 et laissent présager un duel avec Ruffin au second tour, les deux distançant largement (pour l’instant) les autres candidats. Si la candidate des Écologistes semble avoir l’avantage, une multitude de facteurs (sans compter les potentiels faits divers ou coups fourrés survenant d’ici au 15 mars) laissent planer l’incertitude quant à l’issue de ce second tour. À quel point le bilan de Piolle plombera-t-il Ruffin ? Le candidat de la France insoumise Allan Brunon s’alliera-t-il avec les Écologistes ? Et Romain Gentil et sa liste Place publique ? Le Rassemblement national passera-t-il la barre des 10 % et se maintiendra-t-il au second tour ? Ses électeurs voteront-ils « utile » pour Carignon ? Ou bien la droite et l’extrême droite s’allieront-elles, notamment grâce aux liens entre les militants des deux camps (le carignoniste Clément Chappet avait par exemple été candidat en 2021 avec Hanane Mansouri, devenue depuis députée UDR-RN) ?
Bref : contrairement à 2020, la réélection de Carignon, quarante trois ans après sa première accession à la mairie, est loin d’être exclue.
Ce simple fait – que sa réélection soit sérieusement envisageable – est déjà une sorte de victoire pour lui. Déjà parce que la sociologie électorale de la ville ne le favorise pas du tout : aux élections présidentielles de 2022, la gauche totalisait 55 % des suffrages sur Grenoble (contre 33 % au niveau national), tandis qu’aux dernières élections européennes, la gauche totalisait 60 % des votes (contre 34 % au niveau national). À Grenoble, le parti de Carignon les Républicains a recueilli 4,78 % et 7,25 % des suffrages à ces deux élections.
Et puis surtout : Carignon est l’homme politique français ayant passé le plus de temps en prison sous la cinquième République (29 mois). S’il se défend en disant « avoir payé sa dette » à la société, il n’a néanmoins jamais exprimé ni remords ni regrets sur les graves actes de corruption pour lesquels il a été condamné en 1995 [1]. Les distributions de tracts de ses partisans sont ainsi égayées de multiples interactions comme celle à laquelle on a assisté en janvier :
« – Tenez, monsieur, le programme d’Alain Carignon sur l’insécurité...
– Ah non jamais je ne voterai pour un corrompu !
– Oui mais vous savez il a payé sa dette...
– Eh ben alors, est-ce que vous confierez vos enfants à un pédocriminel, même s’il a purgé sa peine ? »
Il y a encore une quinzaine d’années, la plupart des leaders de son parti en Isère combattaient vigoureusement son retour. En 2007, Carignon avait magouillé (en faisant gonfler le nombre d’adhérents du parti) pour être investi candidat de l’UMP (ancêtre des Républicains) aux législatives. Tout cela aux dépens du titulaire, le député Richard Cazenave, qui s’était scandalisé de la manœuvre. En 2010, le président de l’UMP 38 Michel Savin avait démissionné en le mettant gravement en cause, dénonçant lui aussi un afflux massif d’adhérents pas très crédible (les adhérents étaient passés subitement de 3000 à 6000...). En 2014, sa simple présence sur la liste de droite avait été l’objet d’un interminable psychodrame. Mais le temps a passé... Cazenave et Savin, visiblement pas très rancuniers, soutiennent aujourd’hui celui qui manigancé contre eux hier : ils étaient même présents à sa soirée de vœux le 19 janvier dernier.
Malgré son lourd passé judiciaire et les personnalités de son propre camp qui le combattaient, Carignon est donc parvenu à s’imposer comme la seule alternative possible aux écolos grenoblois. Cela peut paraître incompréhensible si on oublie le talent certain de l’animal politique pour les basses manœuvres. Si le récent ralliement de la liste des macronistes Pierre Édouard Cardinal et Émilie Chalas (qu’on avait prédit dans le dernier numéro) a été présenté comme un mariage « de raison » après les résultats du sondage commandé par Le Daubé, il était en réalité préparé depuis plus d’un an, Émilie Chalas ayant avoué avoir rencontré Carignon en février 2025. Quelles autres surprises plus ou moins dégueulasses l’ancien maire nous réserve-t-il d’ici le premier tour (en 1983, il avait lancé une « rumeur raciste » contre le maire Dubedout) ?
Autour de nous, beaucoup de personnes ne comprennent pas, se demandant : « Mais comment tant de gens peuvent avoir envie de voter pour un corrompu ? » Alors il y a certes le fond de l’air de l’époque, anxiogène et anti-écolo, aux idées simplistes montées en graine par des réseaux sociaux devenus le principal moyen de s’informer – ou plutôt de se désinformer. Mais il faut reconnaître aussi à Carignon une qualité que les autres candidats n’ont pas : il ratisse le terrain, s’intéresse à tout le monde, et pas seulement en période électorale. Allan Brunon, le candidat insoumis, assure d’un ton péremptoire que l’ancien maire est le « candidat des riches, des racistes, des islamophobes ». C’est loin d’être ce qu’on constate quand on se balade dans les quartiers grenoblois, où nombre de pauvres, de « racisés » et de musulmans avouent assez rapidement envisager de voter pour Carignon. L’article suivant creuse donc cet apparent paradoxe.
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