Accueil > Février-Mars 2017 / N°39

Un combat à charges

Au moment de payer son loyer, et les charges qui vont avec, on râle souvent, mais on ne s’interroge pas beaucoup sur ces sommes. C’est ce qu’ont entrepris des habitants de la Villeneuve, qui tentent depuis des années de faire un « contrôle des charges » demandées par leur bailleur social. Une démarche qui pourrait donner d’autres envies, dans ce quartier soumis aux affres de la rénovation urbaine.

Virgile habite depuis toujours dans ce gros immeuble qui regroupe les 10 et 20, galerie de l’Arlequin. Pas encore quarante ans, il a grandi dans un des 191 logements de cette partie de la Villeneuve. Suite à l’annonce de la vente de son immeuble à un autre bailleur social, lui et d’autres habitants s’intéressent au montant des charges de leur immeuble : « Entre 2001 et 2016, elles sont passées de 197 000 euros à 321 000 euros pour tout l’immeuble, sans les charges d’eau consommées par les habitants. Alors il y a eu de l’inflation, mais cette augmentation est bien au-dessus. »

Depuis cinq ans, ils se sont lancés dans un combat peu commun et très chronophage : un contrôle des charges. Afin de savoir si l’argent qu’ils donnent au bailleur social pour qu’il s’occupe de ce gros immeuble sert effectivement à ça. « Aucun habitant n’a jamais eu d’explications sur les sommes marquées sur les régulations de charges, personne n’a étudié les contrats depuis des années, même le bailleur ».

Virgile a monté une association avec des voisins, et demandé au bailleur social de justifier les charges annoncées. « Je me suis par exemple rendu compte qu’il y avait une somme de 70 000 euros de ménage par an, soit 366 euros en moyenne par appartement. Avec cette somme on devrait avoir deux personnes à plein temps pour notre immeuble, qui devrait être impeccable, ce qui n’est pas le cas. »
Il détecte plein d’autres curiosités. Ils sont censés payer une grille d’entrée alors qu’il n’y en a jamais eu. L’entretien d’un « palier ascenseur » et des « prestations ampoules » ont été facturés plusieurs fois. D’autres prestations (le ramassage des encombrants et la gestion des gaines vide-ordures) sont facturées aux locataires alors qu’elles ne leur sont pas imputables. Les travaux de ménage réalisés par le gardien sont également facturés aux locataires, alors qu’ils payent déjà la régie de quartier pour ces actions. La facture d’eau est elle aussi anormalement élevée, et semble notamment être due à de nombreuses fuites sur les colonnes et arrivées générales, signalées par les habitants mais jamais réparées. Au total, selon l’association, c’est plus de 105 000 euros sur deux ans et demi qui ne devraient pas être facturés aux locataires, soit 550 euros par appartement.

Une belle somme, que les habitants aimeraient bien voir revenir dans leur poche. Ils ont engagé des démarches en justice avec la CNL Isère (Confédération nationale du logement), mais elles n’ont pas encore abouti. Un combat d’autant plus difficile à mener que ce gros immeuble a changé de propriétaire il n’y a pas longtemps. La SDH (Société dauphinoise de l’habitat) a décidé de le vendre en 2012, afin de financer les travaux prévus sur le 30-40, galerie de l’Arlequin.
C’est Scic Habitat Rhône-Alpes, une filiale de la Caisse des dépôts, qui a racheté les 191 logements, à un prix très avantageux : 900 euros le mètre carré, à un moment où le prix du marché tournait plutôt autour de 1 500 dans ce quartier. Depuis, les habitants ne savent pas à quelle sauce ils vont être mangés. Leur propriétaire avait annoncé vouloir revendre 70 % des logements pour du privé, afin de favoriser la fameuse « mixité sociale ». En attendant, l’immeuble est vidé peu à peu de ses habitants (sans convention de relogement) et des dizaines d’appartements restent inoccupés. Jusqu’à ce que récemment, par hasard, les habitants apprennent que leur immeuble du 20 allait peut-être tout simplement être détruit.

Selon les préceptes de l’Anru (Agence nationale de la rénovation urbaine), le salut des quartiers sensibles viendra d’opérations immobilières. À la Villeneuve comme ailleurs, ils manigancent pour détruire un maximum de logements, pourtant généralement en bon état, en dilapidant des millions d’euros pour le plus grand bonheur du BTP. C’est toujours ça que les associations de quartier n’auront pas.

Selon ces urbanistes assermentés, l’immense galerie de l’Arlequin doit donc être segmentée. Le numéro 50 de cette galerie a déjà été détruit, le 160 devrait l’être prochainement (voir Le Postillon n°37) pour 26 millions d’euros (au passage notons que la mairie se plaint d’une baisse de dotations de 13 millions par an mais ne questionne pas la pertinence de cet enveloppe de l’État pour démolir un immeuble en bon état). La Préfecture voulait aussi faire disparaître le 90, galerie de l’Arlequin, où se trouve notamment le Patio, plus grand lieu de vie de la Villeneuve. Depuis la levée de boucliers que cette annonce a entraînée, elle a pour l’instant reculé.

Ou plutôt, elle a déplacé ses désirs destructeurs. C’est maintenant le 20, galerie de l’Arlequin qui est visé, toujours sous le prétexte « d’ouvrir le quartier sur l’extérieur ». Dans l’immédiat, impossible de savoir si cet immeuble va prochainement disparaître. « On ne sait pas ce qu’ils vont faire de nous. Vont-ils faire les travaux qu’on demande, comme le changement du simple vitrage de 4 mm et le minimum d’entretien, ou programmer la démolition sans prendre en compte l’avis des habitants du quartier ? » Mais ces magouilles immobilières, et toutes les incertitudes qu’elles font peser sur le futur, ne découragent pas l’association, qui veut mener jusqu’au bout son combat pour la compréhension des charges du quartier Arlequin. De quoi donner des idées à d’autres locataires d’habitat social ou pas ?